Le télétravail, plébiscité pour ses avantages en matière d’autonomie et d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, pourrait avoir des répercussions insoupçonnées sur la santé mentale à long terme. C’est ce que révèle une étude américaine publiée dans la revue Science, dont les résultats viennent d’être rendus publics. Menée entre 2011 et 2024 auprès de plus de 500 000 travailleurs, cette recherche compare l’évolution du bien-être mental de deux groupes de salariés : ceux en télétravail et ceux contraints de se rendre quotidiennement sur leur lieu de travail. Selon Franceinfo - Santé, les conclusions sont sans appel : l’isolement social s’aggrave particulièrement chez les télétravailleurs, surtout ceux vivant seuls, avec des conséquences mesurables sur leur santé psychologique.

Ce qu'il faut retenir

  • Les télétravailleurs passent en moyenne une heure de plus par jour sans interaction humaine comparés à leurs collègues en présentiel, d’après une étude américaine publiée dans Science.
  • Les salariés à distance et vivant seuls voient leur temps global passé complètement seul multiplié par dix par rapport aux télétravailleurs entourés.
  • La consommation d’antidépresseurs a fortement augmenté chez les télétravailleurs vivant seuls après la crise du Covid-19.
  • Les chercheurs soulignent que les bénéfices immédiats du télétravail (gain de temps, flexibilité) masquent parfois ses effets négatifs à long terme sur la santé mentale.
  • L’étude exclut les années 2020 et 2021, marquées par les perturbations liées à la pandémie, pour se concentrer sur une analyse plus stable.

Une étude pionnière sur plus d’une décennie

Pour évaluer l’impact du télétravail sur la santé mentale, les chercheurs ont exploité des données recueillies entre 2011 et 2024, couvrant ainsi une période bien plus large que celle de la pandémie de Covid-19. Deux groupes de travailleurs américains ont été suivis : les uns en télétravail, les autres en présentiel. Les scientifiques ont ensuite mesuré deux indicateurs clés : le temps passé seul et l’évolution de la santé mentale. Selon Franceinfo - Santé, l’objectif était de déterminer si l’isolement induit par le travail à distance avait des répercussions durables, une fois exclues les années exceptionnelles de 2020 et 2021.

Les résultats révèlent une hausse générale de l’isolement dans les deux groupes après la crise sanitaire. Toutefois, cette augmentation est plus marquée chez les télétravailleurs, qui consacrent en moyenne une heure supplémentaire par jour sans aucun contact social. Ce phénomène s’avère encore plus prononcé chez les personnes vivant seules : leur temps passé totalement isolées a été multiplié par dix par rapport à ceux qui partagent leur foyer avec des proches. Abdullah Durmaz, auteur de l’étude et chercheur en sociologie, précise que « les interactions professionnelles ou sociales, même brèves, jouent un rôle clé dans le maintien du bien-être mental ».

Un lien direct entre isolement et dégradation de la santé mentale

L’enquête établit un lien troublant entre la solitude accrue des télétravailleurs et la détérioration de leur santé psychologique. Alors que la détresse mentale a augmenté dans l’ensemble de la population active après le Covid-19, cette dégradation a été particulièrement aiguë chez les salariés en télétravail et vivant seuls. Les données montrent une progression démesurée de leur consommation d’antidépresseurs, reflétant une souffrance psychologique plus intense. Les auteurs de l’étude notent que ces travailleurs, malgré leurs préférences pour le télétravail, sous-estiment les effets à long terme d’un environnement professionnel dépourvu de contacts humains.

« Les salariés choisissent souvent le télétravail pour des raisons pratiques, comme l’économie de temps de transport ou une meilleure conciliation vie pro-vie perso, mais ils ne mesurent pas toujours l’impact de l’absence d’échanges réguliers avec leurs collègues », explique un chercheur cité par Franceinfo - Santé. Les bénéfices immédiats l’emportent souvent sur les risques futurs, créant ainsi un déséquilibre que les entreprises pourraient corriger en adaptant l’organisation du travail à distance.

Des solutions existent, mais restent à mettre en œuvre

Face à ces constats, les auteurs de l’étude appellent à une révision de l’organisation du télétravail pour limiter les situations d’isolement. Plutôt que de supprimer cette modalité de travail, ils suggèrent d’intégrer des mesures compensatoires : des points d’équipe réguliers en visioconférence, des espaces de coworking pour les télétravailleurs solitaires, ou encore des formations à la gestion du stress et des émotions. « Le télétravail n’est pas à proscrire, mais il doit être repensé pour préserver la santé mentale des salariés », souligne un expert en psychologie du travail.

En France, où le télétravail s’est généralisé depuis la pandémie, cette étude pourrait inciter les entreprises à revoir leurs politiques. Le ministère du Travail avait déjà publié en 2023 des recommandations pour encadrer cette pratique, notamment en matière de droit à la déconnexion. Cependant, peu d’entreprises ont jusqu’ici intégré des dispositifs spécifiques pour lutter contre l’isolement de leurs salariés à distance.

Et maintenant ?

Les prochains mois pourraient voir émerger des débats sur l’encadrement du télétravail en France, notamment dans les secteurs où cette pratique est la plus répandue. Des négociations pourraient s’engager dans certaines branches professionnelles pour intégrer des clauses anti-isolement dans les accords d’entreprise. Par ailleurs, des acteurs de la santé au travail pourraient développer des outils de prévention ciblant les télétravailleurs vivant seuls. Une chose est sûre : la question de l’équilibre entre flexibilité et bien-être mental restera au cœur des discussions dans les années à venir.

Reste à voir si les entreprises et les pouvoirs publics prendront la mesure de ces alertes. Une chose est certaine : le télétravail, sous sa forme actuelle, ne pourra plus être envisagé sans une réflexion approfondie sur ses conséquences à long terme.

Les chercheurs suggèrent notamment des points d’équipe quotidiens en visioconférence, l’accès à des espaces de coworking pour les travailleurs vivant seuls, ou encore des formations à la gestion du stress. Ces mesures visent à recréer du lien social et à atténuer les effets négatifs de l’isolement prolongé.