Selon BFM Business, la transition énergétique peine à s’accélérer, entre contraintes technologiques, enjeux économiques et inerties structurelles. Dans une émission récente intitulée La Fleur Rouge et l’avenir de l’énergie, Kokou Agbo-Bloua, responsable mondial de la recherche économique, cross-asset et quantitative chez Société Générale, a exploré avec Irène Himona, analyste actions pétrole et gaz, les fondements physiques et financiers d’un modèle énergétique en mutation.

Ce qu'il faut retenir

  • Le marché mondial de l’énergie reste dominé par les énergies fossiles, dont la part s’élève encore à 80 % du mix énergétique global, selon les dernières données de l’AIE.
  • Irène Himona souligne que les critères ESG poussent les entreprises à intégrer des stratégies de neutralité carbone, mais leur mise en œuvre reste inégale et coûteuse.
  • Les marchés financiers jouent un rôle clé dans l’orientation des investissements vers les énergies renouvelables, malgré des rendements souvent moins attractifs que ceux des hydrocarbures.
  • La densité énergétique des différentes sources (pétrole, gaz, renouvelables) conditionne leur adoption massive, en raison des infrastructures existantes et des habitudes de consommation.
  • Les incertitudes sur les politiques climatiques et les tensions géopolitiques freinent les investissements nécessaires à une transition « juste ».

Un modèle énergétique encore largement dépendant des fossiles

Malgré les avancées technologiques et les engagements internationaux en faveur des énergies renouvelables, le pétrole et le gaz représentent toujours près de 80 % du mix énergétique mondial, un chiffre inchangé depuis plusieurs années. Kokou Agbo-Bloua rappelle que cette dépendance s’explique par la densité énergétique supérieure des hydrocarbures, leur facilité de transport et de stockage, ainsi que par l’absence de solutions alternatives matures pour certains usages industriels ou logistiques.

Irène Himona, en analysant les stratégies des majors pétrolières, indique que celles-ci diversifient leurs portefeuilles vers les énergies bas carbone, mais à un rythme insuffisant pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris. « Les investissements dans les énergies renouvelables progressent, mais ils ne compensent pas l’augmentation de la demande globale en énergie », précise-t-elle.

Les critères ESG, un levier de changement… mais à quel coût ?

Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) imposent désormais une pression sans précédent sur les entreprises du secteur. Les investisseurs institutionnels, notamment, excluent progressivement les actifs les plus polluants de leurs portefeuilles. Pour Irène Himona, cette tendance est un accélérateur, mais elle soulève des questions sur la rentabilité des projets renouvelables. « Les énergies vertes nécessitent des capitaux importants et des subventions pour être compétitives face aux hydrocarbures », explique-t-elle.

Les marchés financiers, de leur côté, réallouent massivement leurs fonds vers des projets alignés sur les objectifs climatiques. Kokou Agbo-Bloua note que les obligations vertes ont atteint un volume record en 2025, avec plus de 1 000 milliards de dollars d’émissions annuelles. Pourtant, leur impact réel dépendra de la capacité des États à harmoniser leurs politiques et à réduire les subventions aux énergies fossiles.

Densité énergétique et infrastructures : les obstacles structurels

L’un des freins majeurs à la transition réside dans la densité énergétique des différentes sources. Le pétrole, par exemple, concentre jusqu’à 10 kWh par litre, contre seulement 0,1 kWh pour une batterie lithium-ion de même volume. Cette réalité technique explique pourquoi les transports aériens et maritimes, ainsi que certains procédés industriels, restent dépendants des hydrocarbures.

Les infrastructures existantes jouent également un rôle clé. « Réorienter un réseau électrique vers les énergies renouvelables demande des investissements colossaux et une refonte complète des systèmes de distribution », rappelle Kokou Agbo-Bloua. Sans cette adaptation, la transition risque de rester théorique dans de nombreuses régions du monde.

Les incertitudes politiques et géopolitiques, un frein persistant

Les tensions entre les grandes puissances énergétiques et les divergences sur les politiques climatiques compliquent la donne. La guerre en Ukraine a rappelé la vulnérabilité des approvisionnements en gaz, tandis que les États-Unis et la Chine se livrent une compétition acharnée pour le contrôle des technologies vertes. Irène Himona souligne que « sans une coopération internationale renforcée, les objectifs de neutralité carbone d’ici 2050 semblent hors de portée ».

Les subventions aux énergies fossiles, encore estimées à 7 000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale, selon le FMI, contrastent avec les budgets alloués aux énergies renouvelables. Pour Kokou Agbo-Bloua, « le déséquilibre persistant entre ces deux types de financements explique en grande partie la lenteur de la transition ».

Et maintenant ?

Les prochaines étapes dépendront largement des décisions prises lors de la COP30, prévue en novembre 2026 à Belém, au Brésil. Les experts s’attendent à ce que les pays producteurs de pétrole et de gaz soient sous pression pour présenter des plans concrets de réduction de leurs émissions. D’ici là, les marchés surveilleront de près les annonces des grandes entreprises, comme TotalEnergies ou Shell, ainsi que les évolutions réglementaires en Europe et aux États-Unis.

Une chose est sûre : la transition énergétique ne se décrétera pas par décret. Elle exige des compromis entre croissance économique, justice sociale et urgence climatique — des arbitrages que ni les gouvernements ni les marchés ne maîtrisent encore pleinement.

La lenteur s’explique par plusieurs facteurs : la dépendance aux infrastructures existantes, les coûts élevés des énergies renouvelables, les subventions persistantes aux énergies fossiles, et les divergences politiques entre pays. Selon Irène Himona, « les énergies vertes nécessitent des investissements massifs et une refonte des systèmes, ce qui prend du temps ».