La condamnation de la journaliste et militante tunisienne Sihem Bensedrine à vingt-cinq ans de prison ferme, prononcée le 26 juin 2026, marque une nouvelle étape dans la dérive autoritaire du régime du président Kaïs Saïed. Selon Courrier International, ce verdict s’inscrit dans une série de procédures judiciaires ciblant les opposants, les défenseurs des droits humains et les figures de la transition démocratique tunisienne. Sihem Bensedrine, âgée de 75 ans et ancienne présidente de l’Instance vérité et dignité (IVD), a été reconnue coupable de « dépassements et irrégularités dans la gestion des travaux de l’IVD », « abus de fonctions en qualité d’agent public », « préjudice à l’administration », « obtention d’un avantage indu » ainsi que de « faux, usage de faux et détention de documents falsifiés ».

Ce qu'il faut retenir

  • 25 ans de prison pour Sihem Bensedrine, une figure historique de la défense des droits humains en Tunisie, condamnée le 26 juin 2026.
  • Les chefs d’accusation incluent « abus de fonctions », « faux et usage de faux », ainsi que des irrégularités présumées dans la gestion de l’Instance vérité et dignité (IVD), créée après la révolution de 2011 pour documenter les violations des droits de l’homme entre 1955 et 2013.
  • Ce procès s’inscrit dans une dérive autoritaire accélérée depuis le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021, date à laquelle Kaïs Saïed a limogé le gouvernement, suspendu le Parlement et gouverné par décrets.
  • La justice tunisienne est de plus en plus perçue comme un outil de répression contre les opposants, journalistes, avocats et militants, remettant en cause son indépendance.
  • L’Instance vérité et dignité, symbole de la justice transitionnelle, est aujourd’hui elle-même ciblée, mettant en péril un héritage fragile de la révolution de 2011.

L’IVD, créée après la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011, avait pour mission d’enquêter sur les violations des droits de l’homme commises sous les présidences de Habib Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011). Entre 2014 et 2019, elle a recueilli près de 62 000 témoignages de victimes et documenté des milliers de cas d’abus, de tortures et d’exactions. Pourtant, son travail, autrefois salué comme une avancée démocratique, est aujourd’hui instrumentalisé par le pouvoir pour justifier la répression de ses opposants. Sihem Bensedrine, qui a dirigé l’institution jusqu’en 2019, incarne cette contradiction : celle d’une femme dont l’engagement pour la vérité et la justice se heurte aujourd’hui à la machine judiciaire tunisienne.

Un procès perçu comme une menace pour l’État de droit

Le verdict contre Sihem Bensedrine intervient dans un contexte où les condamnations politiques se multiplient en Tunisie. Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a progressivement concentré les pouvoirs entre ses mains, écartant les contre-pouvoirs et neutralisant toute opposition. Les arrestations spectaculaires de journalistes, avocats et militants, ainsi que les procès médiatisés, contribuent à instaurer un climat de peur où le débat démocratique s’étiole. « Chaque condamnation exemplaire envoie un message clair : la contestation a un prix », souligne un observateur des droits humains sous couvert d’anonymat.

Les organisations internationales, dont Amnesty International et Human Rights Watch, dénoncent une justice instrumentalisée. « Les procédures judiciaires en Tunisie ne répondent plus aux standards d’un État de droit, mais servent désormais à légitimer l’arbitraire », a déclaré Sarah Yerkes, chercheuse au Carnegie Endowment for International Peace. Le pouvoir, de son côté, affirme appliquer la loi sans distinction. Pourtant, les critiques soulignent que les cibles de ces poursuites sont presque systématiquement des figures critiques du régime, tandis que les allégations de corruption contre des proches du pouvoir restent rarement instruites.

La justice transitionnelle, victime collatérale de l’autoritarisme

L’Instance vérité et dignité, symbole de la transition démocratique tunisienne, est aujourd’hui en première ligne. Créée pour documenter les crimes du passé et offrir une réparation aux victimes, elle est désormais accusée d’avoir elle-même commis des irrégularités. Pourtant, ses détracteurs omettent souvent de rappeler que son travail a permis de révéler des milliers de cas de torture, de disparitions forcées et de spoliations sous les régimes précédents. « On juge aujourd’hui ceux qui ont eu le courage de dénoncer les abus, alors que ceux qui les ont commis continuent de bénéficier d’une impunité totale », a déploré un ancien membre de l’IVD.

Ce retournement illustre une tendance plus large en Tunisie : celle d’un pouvoir qui, sous couvert de lutte contre la corruption, utilise la justice pour discréditer ses adversaires. Le paradoxe est saisissant. D’un côté, Kaïs Saïed se présente comme le garant de la « purification de l’État » ; de l’autre, ses méthodes rappellent celles des régimes autoritaires qui instrumentalisaient les tribunaux pour éliminer leurs opposants. « La Tunisie de 2011 faisait figure d’exception démocratique dans le monde arabe, celle de 2025 ressemble de plus en plus à un laboratoire du retour de l’autoritarisme », analyse Rabah Aït Abache, auteur de l’article original pour Le Matin d’Algérie.

Une démocratie qui s’éteint « dans le silence feutré des prétoires »

Le cas de Sihem Bensedrine n’est pas isolé. Depuis 2021, des dizaines de prisonniers politiques croupissent en prison, tandis que des journalistes comme Rafik Herissi ou des avocats comme Abderraouf Ayadi ont été condamnés à de lourdes peines. Les organisations de défense des droits humains alertent sur le risque d’un retour en arrière. « La Tunisie est en train de perdre une décennie de progrès démocratiques, et cela se joue autant dans les rues que dans les salles d’audience », a prévenu une responsable d’Avocats sans frontières.

Pourtant, le régime maintient sa ligne. Dans une déclaration publiée après le verdict, le ministère tunisien de la Justice a affirmé que « la justice est indépendante et applique la loi sans distinction ». Une rhétorique que les observateurs qualifient de « sophisme ». « Quand la justice ne sanctionne que les opposants et jamais les alliés du pouvoir, on peut douter de son impartialité », a ironisé un éditorialiste tunisien. La frontière entre justice et raison d’État devient en effet de plus en plus floue, surtout lorsque les contre-pouvoirs – médias, Parlement, société civile – sont méthodiquement affaiblis.

Et maintenant ?

La condamnation de Sihem Bensedrine pourrait ouvrir la voie à d’autres poursuites contre d’anciens membres de l’IVD ou des défenseurs des droits humains. Une prochaine audience, prévue pour le 20 juillet 2026, devrait statuer sur le cas de Omar Mestiri, un autre ancien responsable de l’institution. Par ailleurs, la pression internationale sur la Tunisie s’intensifie. L’Union européenne, qui finance partiellement l’IVD, a déjà menacé de revoir ses partenariats si l’indépendance de la justice n’est pas rétablie. Reste à voir si ces avertissements suffiront à infléchir la trajectoire du régime.

En Tunisie, la peur grandit. Les arrestations, les perquisitions et les condamnations créent un climat où la prudence devient une seconde nature. Pourtant, dans l’ombre, certains continuent de résister. Des collectifs de jeunes militants organisent des veillées en mémoire des victimes de la dictature, tandis que des avocats tentent de contourner les blocages judiciaires pour faire entendre les voix étouffées. Mais pour combien de temps encore ?

L’IVD a été créée en 2014 pour documenter les violations des droits de l’homme commises entre 1955 et 2013 en Tunisie. Elle a recueilli plus de 62 000 témoignages et identifié des milliers de cas de torture, de disparitions forcées et de spoliations. Aujourd’hui, elle est accusée par le pouvoir d’irrégularités dans sa gestion, notamment sous la présidence de Sihem Bensedrine (2014-2019). Ses détracteurs, souvent proches du régime, omettent cependant de rappeler que son travail a permis de révéler des crimes d’État pendant des décennies.