Des chercheurs de l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH, Suisse) viennent de lever un défi scientifique de taille : créer un générateur de hasard vraiment parfait, capable de produire des suites de nombres aléatoires exemptes de tout biais. Selon Futura Sciences, cette avancée, publiée le 29 mai 2026 dans la revue Nature, pourrait bien devenir la pierre angulaire d’une nouvelle ère en matière de sécurité numérique.

Ce qu'il faut retenir

  • Une équipe de l’ETH Zurich a mis au point une machine capable de générer un hasard 100 % aléatoire, sans aucun biais, grâce à des qubits supraconducteurs et un tube de 30 mètres refroidi à près du zéro absolu.
  • Le système repose sur le principe d’amplification aléatoire et un test de Bell pour corriger les imperfections des générateurs classiques.
  • Ce générateur quantique pourrait renforcer la sécurité des communications, des transactions bancaires et des infrastructures critiques, où l’aléatoire joue un rôle clé.
  • Le dispositif reste aujourd’hui complexe et coûteux, mais son accessibilité pourrait s’améliorer avec les progrès des technologies quantiques.
  • Les applications vont bien au-delà des jeux de hasard : cryptographie, identités numériques et protection des données sont directement concernées.

Le mythe du hasard absolu, un graal longtemps insaisissable

L’idée d’un hasard parfait hante les scientifiques depuis des siècles. Un lancer de dé semble aléatoire, mais en réalité, sa symétrie imparfaite ou une légère usure peut fausser les résultats. « Même les dés les plus soignés ne produisent pas un hasard absolument pur », rappelle Futura Sciences. Cette faille, anodine pour un jeu de société, devient un problème majeur en cryptographie, où chaque biais peut être exploité pour casser des codes.

Les générateurs de nombres aléatoires modernes, même ceux basés sur la mécanique quantique comme les réflexions de photons, ne sont pas à l’abri d’erreurs systématiques. Andreas Wallraff, physicien à l’ETH Zurich, l’admet sans détour : « Même les systèmes les plus avancés laissent parfois échapper des biais minimes, mais suffisants pour compromettre la robustesse d’un chiffrement. » D’où l’enjeu de développer une source de hasard certifiée et intouchable.

L’ETH Zurich mise sur l’intrication quantique pour corriger les imperfections

Pour y parvenir, les chercheurs suisses ont conçu un dispositif expérimental reposant sur deux puces supraconductrices, refroidies à une température proche du zéro absolu. Chacune de ces puces agit comme un qubit – un bit quantique capable de prendre les états 0, 1 ou toute superposition des deux. Un tube de 30 mètres de long relie ces deux puces, permettant à des photons micro-ondes de circuler entre elles et de créer une intrication quantique.

L’astuce ? Confier le choix des mesures effectuées sur ces qubits à un générateur de hasard imparfait. En combinant ce processus avec un test de Bell, les physiciens ont réussi à amplifier l’aléatoire initial jusqu’à obtenir une suite de 0 et de 1 parfaitement imprévisible. « Une fois généré, ce hasard reste parfait ad vitam aeternam », assure l’équipe dans son communiqué.

« Un générateur de nombres aléatoires parfait est à la sécurité numérique ce que l’horloge atomique est au temps : une référence absolue sur laquelle on peut s’appuyer sans crainte. »
— Andreas Wallraff, physicien à l’ETH Zurich

Des applications concrètes, de la cryptographie à la protection des données

Concrètement, cette avancée ouvre la voie à des systèmes de chiffrement bien plus robustes. Là où un générateur classique peut produire des séquences légèrement biaisées – et donc vulnérables aux attaques –, le hasard parfait de l’ETH Zurich garantit une distribution de nombres totalement imprévisible. Les chercheurs illustrent cette révolution avec une expérience simple : une photo cryptée à l’aide d’une séquence aléatoire ordinaire reste partiellement reconnaissable, alors qu’avec un hasard parfait, elle devient un simple bruit visuel indéchiffrable.

Les domaines d’application sont vastes : sécurisation des communications bancaires, protection des identités numériques, sécurisation des infrastructures critiques (énergie, transports) ou encore amélioration des protocoles de vote électronique. « Le hasard parfait pourrait bien devenir un standard dans les années à venir », estime Futura Sciences. Même le Loto national pourrait en bénéficier, bien que les applications les plus stratégiques se situent ailleurs.

Un défi technique et économique encore à relever

Pour l’heure, le dispositif conçu par l’ETH Zurich reste un prototype de laboratoire, complexe et onéreux. Le refroidissement des puces au zéro absolu, l’intrication quantique et le tube de 30 mètres exigent des conditions expérimentales difficiles à reproduire à grande échelle. « Nous en sommes aux premiers pas, mais les progrès rapides de la technologie quantique rendent cet objectif moins utopique qu’il n’y paraît », tempère l’équipe de recherche.

Les scientifiques tablent sur une démocratisation progressive de leur invention, à mesure que les coûts baissent et que les infrastructures quantiques se généralisent. Les géants de la tech et les États pourraient être les premiers à adopter ce nouveau standard, avant une diffusion plus large vers le grand public.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes consisteront à miniaturiser le système et à réduire ses coûts de production. Selon les prévisions des chercheurs, une version commercialisable pourrait voir le jour d’ici cinq à dix ans, à condition que les investissements dans les technologies quantiques se poursuivent. D’ici là, les autorités de cybersécurité et les acteurs privés devront évaluer l’intégration de ce hasard certifié dans leurs protocoles. Une chose est sûre : une fois adopté, ce standard pourrait rendre obsolètes les systèmes de chiffrement actuels, basés sur des aléas imparfaits.

Reste une question en suspens : comment les régulateurs et les industriels s’empareront-ils de cette innovation ? La course à la cybersécurité s’annonce plus que jamais un enjeu stratégique, où la maîtrise du hasard pourrait bien faire la différence.

En cryptographie, le hasard sert à générer des clés de chiffrement ou des nombres aléatoires utilisés pour sécuriser les communications. Si ces nombres ne sont pas parfaitement aléatoires, un attaquant peut prédire ou deviner des parties de la clé, compromettant ainsi la sécurité du système. Un hasard parfait élimine ce risque en garantissant une imprévisibilité totale.

L’intrication quantique est un phénomène où deux particules (ici, deux qubits) restent liées quelle que soit la distance qui les sépare. Une mesure effectuée sur l’une influence instantanément l’état de l’autre. Dans le dispositif de l’ETH Zurich, cette propriété permet de corriger les biais des générateurs aléatoires classiques en amplifiant un hasard imparfait jusqu’à le rendre parfait.