Le Bordelais, premier vignoble d’appellation d’origine contrôlée (AOC) en France, traverse une crise structurelle marquée par une baisse durable de la consommation de vin. Selon BFM Business, les viticulteurs sont contraints de se diversifier pour survivre, une tendance qui s’accélère depuis 2023 avec le recul des surfaces viticoles et l’effritement des débouchés à l’export.
Face à un modèle économique jugé trop fragile, notamment en raison de la monoculture et de la dépendance aux marges des distributeurs, de nombreux exploitants se tournent vers d’autres cultures ou activités. Une nécessité que souligne la chambre d’agriculture de Gironde, pour qui la diversification représente « l’unique condition de survie » dans un contexte où le vignoble bordelais a perdu plus de 20 000 hectares depuis 2023, tombant à 86 000 hectares – son niveau le plus bas depuis 1986.
Ce qu'il faut retenir
- Le vignoble bordelais a perdu 20 000 hectares depuis 2023, passant sous la barre des 86 000 hectares, un niveau inédit depuis 1986 (source : CIVB, d’après BFM Business).
- La consommation de vin rouge, pilier du vignoble bordelais, recule depuis 2018, fragilisant les débouchés à l’export.
- Plus de 45 projets de diversification ont été accompagnés en Nouvelle-Aquitaine, pour un budget de 1,4 million d’euros.
- Les aides à l’arrachage et à la diversification s’élèvent à 6 000 euros par hectare (CIVB et État).
- Les marges en grande distribution oscillent entre 40 % et 80 %, selon Fabien Bougès, viticulteur-éleveur en Entre-deux-Mers.
Un secteur en pleine mutation
Avec une baisse continue des ventes de vin depuis 2018, les viticulteurs bordelais subissent de plein fouet les conséquences d’un marché en mutation. La crise n’est pas conjoncturelle, mais bien structurelle, comme l’explique Cécile de Taffin, vigneronne à Saint-André-de-Cubzac, où elle dirige le Château l’Insoumise avec son mari. « On a zéro vision du futur pour l’instant », déclare-t-elle, évoquant une situation où le couple a dû réduire son vignoble de 25 à 17 hectares en quelques années. Face à cette impasse, ils misent désormais sur le kiwi, une culture qu’ils jugent plus rentable et porteuse de débouchés en France.
Le pari est risqué : l’investissement est lourd, et leur trésorerie limitée ne leur permet d’implanter qu’un seul hectare pour l’instant. Pourtant, « il y a un véritable marché à prendre en France avec le kiwi », souligne Mme de Taffin. Ce choix s’inscrit dans une logique de survie, où la diversification devient une nécessité plutôt qu’une option.
Œufs, maraîchage et fruits rouges : les nouvelles cordes à l’arc des viticulteurs
Dans l’Entre-deux-Mers, région particulièrement touchée par la crise, Fabien Bougès a fait le choix de l’élevage de poules pondeuses en 2021. « C’est ce qui sauve aujourd’hui l’exploitation », confie ce viticulteur de 42 ans installé près de La Réole. Depuis 2020, son activité viticole perd environ 100 000 euros de chiffre d’affaires par an. L’élevage de 700 poules lui permet d’en récupérer 70 000 euros grâce à la vente d’œufs, une activité qui compense partiellement ses pertes.
« Le modèle 100 % vigne est trop fragile, d’autant qu’on ne maîtrise pas la valorisation du produit », explique-t-il, critiquant les marges « entre 40 % et 80 % » réalisées par la grande distribution. Pour l’avenir, il envisage de développer la vente directe de ses œufs et de l’huile d’olive issue des arbres qu’il a plantés, une stratégie visant à maximiser la marge sur ses produits.
Olivier Reumaux, 63 ans, a quant à lui anticipé cette transition dès les années 1990. En reprenant l’exploitation viticole familiale à Camblanes-et-Meynac, il a parallèlement lancé une activité de maraîchage en vente directe. Aujourd’hui, celle-ci représente 50 % de son chiffre d’affaires. « Je m’en sors beaucoup mieux que les autres », affirme-t-il, capable de compenser en partie les pertes du vin grâce à ses cultures. Après une cinquantaine de légumes différents, il se lance désormais dans les fruits rouges, une diversification qui illustre la nécessité de « s’adapter en permanence au marché ».
Une révolution agricole qui s’accompagne de défis
Si la diversification s’impose comme une réponse à la crise, elle n’est pas sans obstacles. Géraud Peylet, chargé de l’accompagnement à la diversification à la chambre d’agriculture de Gironde, rappelle que « les sols en Gironde sont très inégaux » et que la ressource en eau est un facteur limitant. Contrairement à la vigne, qui s’adapte à différents types de sols et nécessite peu d’irrigation, les nouvelles cultures exigent une réflexion approfondie sur leur implantation.
« Il n’y a pas une solution miracle pour tous », insiste-t-il, soulignant les difficultés liées à la formation, à l’investissement financier et aux bouleversements psychologiques que représente un changement de mode de vie. Les aides disponibles, comme celles du CIVB, de l’État ou de la région Nouvelle-Aquitaine, constituent un soutien précieux : 6 000 euros par hectare pour l’arrachage et la diversification, ou encore 1,4 million d’euros alloués à 45 projets depuis 2023. Pourtant, ces dispositifs restent insuffisants face à l’ampleur des défis.
Pour la chambre d’agriculture, la clé du succès réside dans une « stratégie collective et accompagnée ». Les initiatives isolées ont peu de chances de prospérer sans un ancrage territorial fort. « La Gironde vit une révolution de son agriculture qui va durer plusieurs années », estime M. Peylet, pour qui cette transition pourrait redéfinir durablement le paysage agricole local.
La crise du vignoble bordelais dépasse désormais le cadre économique : elle interroge la résilience d’un modèle agricole centenaire face aux mutations des habitudes de consommation et aux enjeux climatiques. Si la diversification apparaît comme une planche de salut, elle exige des investissements lourds et une remise en question profonde des pratiques traditionnelles. Autant dire que le chemin sera long avant que le Bordelais ne tourne définitivement la page de l’ère de la monoculture viticole.
Les filières les plus prometteuses incluent les fruits rouges (framboises, fraises), le maraîchage, l’élevage de volailles (comme les poules pondeuses), et les cultures nécessitant peu d’eau comme les oliviers ou certains arbres fruitiers. Ces activités sont choisies pour leur rentabilité supérieure à celle de la vigne et leur adéquation avec les sols girondins.
Les viticulteurs peuvent bénéficier d’aides à l’arrachage (6 000 euros par hectare) via le CIVB et l’État, ainsi que de subventions régionales pour la diversification, comme celles proposées par la Nouvelle-Aquitaine (jusqu’à 1,4 million d’euros répartis sur 45 projets depuis 2023). Ces dispositifs visent à soutenir les investissements initiaux et la formation.