Dans un entretien accordé hier, samedi 12 juin 2026, au Parisien, l’ex-Premier ministre Édouard Philippe, candidat à l’élection présidentielle pour le parti Horizons, a relancé le débat sur l’autorité du ministre de la Justice face aux procureurs. Il a notamment plaidé pour la restauration des « instructions individuelles » du garde des Sceaux aux magistrats du parquet, une mesure interdite depuis 2013. Cette prise de position intervient alors que l’affaire Lyhanna, du nom d’une fillette de 11 ans décédée après des dysfonctionnements judiciaires présumés, continue d’alimenter les critiques sur la gestion des violences sexuelles envers les mineurs en France, comme le rapporte Le Figaro.

Ce qu'il faut retenir

  • Édouard Philippe, candidat à la présidentielle pour Horizons, propose de rétablir les « instructions individuelles » du ministre de la Justice aux procureurs, interdites depuis 2013.
  • Il défend l’idée que le parquet doit « rester sous l’autorité du garde des Sceaux » pour garantir une politique pénale cohérente.
  • L’affaire Lyhanna, concernant la mort d’une enfant de 11 ans après des plaintes classées pour viols sur mineures, a révélé des défaillances judiciaires majeures.
  • Parmi ses propositions, Philippe suggère l’imprescriptibilité des crimes sur mineurs et l’évaluation systématique des plaintes pour protéger les victimes potentielles.
  • Il critique le parallèle parfois établi entre pédocriminalité et terrorisme, prônant plutôt une approche axée sur l’éducation et la prévention.

Une réforme controversée : rétablir l’autorité politique sur la justice

Depuis 2013, la loi portée par l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira interdit aux responsables politiques d’adresser des « instructions individuelles » aux procureurs, afin d’éviter toute ingérence dans le traitement des dossiers. Pourtant, Édouard Philippe, ancien locataire de Matignon sous Emmanuel Macron, estime que cette restriction affaiblit l’efficacité de la politique pénale. « Le parquet met en œuvre la politique pénale, qui est une politique publique et doit rester sous l’autorité du garde des Sceaux », a-t-il souligné dans ses propos rapportés par Le Figaro. Le candidat, qui soutient publiquement le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, sous pression médiatique depuis le début de cette affaire, justifie cette position par la nécessité d’une « cohérence » dans l’action judiciaire.

Cette proposition s’inscrit dans un contexte où la justice française est particulièrement critiquée pour sa gestion des affaires de violences sexuelles sur mineurs. Plusieurs dossiers, dont celui de Lyhanna, ont révélé des lacunes dans le suivi des plaintes et des classements sans suite, parfois malgré des signalements répétés. « Ces dysfonctionnements soulèvent des questions sur l’organisation de l’État, de la justice et des forces de l’ordre », a reconnu Philippe, tout en précisant que son intention n’est pas de « politiser » la justice, mais de lui donner les moyens d’agir.

Lyhanna et les autres affaires : un système judiciaire en question

L’affaire Lyhanna concerne la mort d’une enfant de 11 ans, dont le principal suspect, Jérôme Barella, avait fait l’objet de plaintes pour viols sur mineures avant que les procédures ne soient classées. Les révélations sur ces dysfonctionnements ont provoqué une onde de choc dans l’opinion publique et relancé les débats sur la protection des mineurs. Le cas de Lyhanna n’est pas isolé : plusieurs affaires récentes ont mis en lumière les failles du système judiciaire dans le traitement des violences sexuelles, notamment lorsque les victimes sont des enfants.

Face à cette crise, Édouard Philippe a avancé plusieurs pistes pour renforcer la protection des mineurs. Il a notamment proposé que « chaque plainte donne lieu à une évaluation », assortie, si nécessaire, de mesures de protection immédiates. « Quand il y a un risque, ce n’est pas à l’enfant de partir, mais à l’adulte soupçonné », a-t-il affirmé. Parmi ses autres propositions, on note le souhait de voir les crimes sur mineurs devenir imprescriptibles, une mesure déjà défendue par son rival macroniste à la présidentielle, Gabriel Attal. Il a également évoqué l’augmentation des moyens alloués à la justice, avec un rythme de progression « au moins équivalent à celui d’aujourd’hui, voire supérieur ».

Une approche nuancée face aux comparaisons polémiques

Alors que certains responsables politiques, dont des figures de Renaissance, ont suggéré d’aligner le traitement des pédocriminels sur celui des terroristes, Édouard Philippe a exprimé des réserves. « Ce parallèle traduit une forme d’incompréhension sur ce qu’est la pédocriminalité », a-t-il jugé. Pour lui, la réponse pénale est certes « cruciale », mais elle doit s’accompagner d’autres leviers : « l’éducation des enfants, la formation des adultes qui les accompagnent » et le renforcement de « l’aide sociale à l’enfance ». Autant dire que, pour Philippe, la lutte contre ces violences passe autant par la répression que par la prévention et la protection des victimes.

Il a également ouvert le débat sur la création d’un dispositif inspiré de la « Sarah’s law » britannique, une loi adoptée après l’enlèvement et le meurtre d’une enfant de 8 ans en 2000. Ce texte permet aux parents de demander aux autorités si un adulte en contact avec leur enfant a des antécédents judiciaires. « Cela pourrait renforcer la vigilance des familles », a-t-il estimé, tout en soulignant que cette mesure devait être encadrée pour éviter les dérives. En revanche, il a critiqué l’idée, parfois avancée, de systématiser les listes de pédocriminels accessibles au public, évoquant les risques de stigmatisation et de vengeance.

Des propositions qui divisent, dans un contexte politique tendu

Les déclarations d’Édouard Philippe surviennent alors que l’affaire Lyhanna est devenue un sujet politique central. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, est sous pression depuis des semaines, des voix s’élevant pour dénoncer les lenteurs et les erreurs de la justice dans cette affaire. Sébastien Lecornu, ministre de l’Intérieur, a d’ailleurs convoqué ses collègues ce vendredi 13 juin 2026 pour évoquer les dysfonctionnements mis au jour. Par ailleurs, des procédures judiciaires sont en cours contre des magistrats et des policiers dans plusieurs villes, dont Auch, où un tribunal est particulièrement pointé du doigt.

Cette situation a également ravivé les tensions au sein de la majorité présidentielle, certains députés Renaissance défendant des mesures plus radicales, tandis que d’autres, comme Philippe, prônent une approche plus mesurée. La proposition de rétablir les instructions individuelles du ministre de la Justice divise également la classe politique. Si la droite et une partie de la gauche y voient un moyen de renforcer l’efficacité de la justice, ses détracteurs y voient un risque de politisation des dossiers. « Les magistrats dépendent du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), dont la composition est jugée trop corporatiste », a rappelé Philippe, évoquant le manque de sanctions envers les magistrats fautifs en quinze ans.

Et maintenant ?

Les propositions d’Édouard Philippe, bien que médiatisées, devront encore être précisées et défendues devant les instances politiques. Plusieurs de ses idées, comme l’imprescriptibilité des crimes sur mineurs ou la création d’un registre consultable par les parents, pourraient être intégrées dans les débats parlementaires à venir. Le gouvernement, de son côté, devrait annoncer des mesures correctives d’ici la fin du mois, alors que les associations de victimes et les familles attendent des actes concrets. Reste à voir si ces annonces suffiront à apaiser les critiques, ou si le scandale judiciaire autour de Lyhanna continuera de peser sur la crédibilité des institutions.

Dans un climat où la justice est plus que jamais sous les projecteurs, les prochaines semaines s’annoncent décisives. Que ce soit pour les familles des victimes, les magistrats ou les responsables politiques, les enjeux sont immenses : restaurer la confiance dans les institutions, tout en garantissant une protection effective des mineurs. Pour l’heure, les débats restent ouverts, et les solutions à apporter encore à l’étude.

Cette loi, portée par Christiane Taubira en 2013, visait à éviter toute ingérence politique dans les dossiers judiciaires. Ses détracteurs, comme Édouard Philippe, estiment qu’elle affaiblit l’autorité du garde des Sceaux et empêche une politique pénale cohérente. Pour eux, le parquet devrait rester sous l’autorité du ministre pour garantir une réponse judiciaire alignée sur les priorités gouvernementales.

La « Sarah’s law » est une loi britannique adoptée en 2008, inspirée du meurtre de Sarah Payne, une fillette de 8 ans enlevée et tuée en 2000. Elle permet aux parents de demander aux autorités si un adulte en contact avec leur enfant a des antécédents judiciaires pour infractions sexuelles. Édouard Philippe propose d’étudier un dispositif similaire en France pour renforcer la protection des mineurs.