Une réunion interparlementaire tenue à Accra du 3 au 6 juin 2026 a mis en lumière la volonté de plusieurs pays africains de promouvoir une charte continentale des « valeurs familiales », présentée comme une défense de la souveraineté face à des « idéologies étrangères ». Selon Courrier International, cette quatrième Conférence interparlementaire africaine sur les valeurs familiales et la souveraineté a réuni plus de 300 délégués issus d’une vingtaine de pays, parmi lesquels des décideurs politiques, des représentants de la société civile et des responsables religieux. L’objectif affiché était d’élaborer un texte définissant une vision unique de la famille, à soumettre au vote de l’Union africaine lors de sa prochaine assemblée générale, prévue en février 2027.
Pour l’instant, vingt pays ont déjà adopté ce projet de charte, tandis que l’Afrique du Sud et le Mozambique s’y opposent officiellement. Cependant, ce texte suscite une vive polémique, notamment auprès des organisations de défense des droits humains, qui y voient une tentative de légitimer un cadre juridique conservateur à l’échelle du continent. Comme le rapporte Courrier International, cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large de restrictions des droits des minorités sexuelles et des droits reproductifs en Afrique.
Ce qu'il faut retenir
- 20 pays africains ont déjà adopté le projet de charte sur les « valeurs familiales », tandis que l’Afrique du Sud et le Mozambique s’y opposent.
- La charte définit la famille comme « l’union d’un homme et d’une femme, et leurs enfants biologiques ou adoptés », excluant explicitement les droits LGBTQI et le « droit à l’avortement ».
- Le Ghana a adopté le 29 mai 2026 une loi anti-LGBTQI prévoyant des peines de trois à dix ans d’emprisonnement pour « la promotion des activités LGBTQI ».
- Trente-et-un pays africains interdisent désormais l’homosexualité, selon l’Observatoire des inégalités en octobre 2025.
- Des organisations féministes et de défense des droits humains dénoncent une rhétorique instrumentalisant la « famille » au détriment des droits individuels.
Une charte inspirée par des réseaux conservateurs transnationaux
Le projet de charte sur les « valeurs familiales » a été lancé en 2023 lors d’une conférence similaire organisée en Ouganda. Il se présente comme une réponse collective des gouvernements africains aux « attaques d’idéologies étrangères », un terme souvent utilisé pour désigner les normes occidentales en matière de droits humains. Selon Courrier International, ce texte vise à rejeter les obligations internationales adoptées par le continent qui ne respecteraient pas ses « principes ». Parmi les mesures envisagées, la charte prévoit d’exclure toute reconnaissance des droits LGBTQI et de l’avortement des politiques publiques africaines.
Les critiques soulignent l’influence de groupes conservateurs américains et européens dans la rédaction de ce texte. L’Initiative pour le contentieux stratégique en Afrique (Isla), basée en Afrique du Sud, relève dans un rapport publié en mars 2026 « la forte empreinte » d’organisations comme le Family Watch International (FWI), un groupe de pression chrétien américain opposé à l’avortement et aux droits des personnes LGBTQI. Selon Gilbert Mitullah, avocat kényan et membre du Queer African Network, cette charte reprend également des éléments de la déclaration de consensus de Genève, un manifeste antiavortement rédigé par Valerie Huber, ancienne conseillère de Donald Trump.
La famille comme prétexte à la restriction des libertés individuelles
Pour ses détracteurs, cette charte ne vise pas à protéger la famille, mais à imposer une vision conservatrice et patriarcale de la société. Le Média féministe africain, basé au Sénégal, dénonce ainsi un texte qui « protège le patriarcat, pas la famille », ajoutant que « les mêmes logiques qui bloquent l’égalité des femmes dans le droit de la famille sont celles qui poussent les législations contre les personnes LGBTQI ». L’Isla va plus loin en alertant sur les risques de « subordination des femmes, des enfants et des adolescents aux intérêts familiaux collectifs », soulignant que « les femmes ne seront plus en sécurité ; les enfants ne seront plus en sécurité ».
Le texte définit la famille comme « l’union d’un homme et d’une femme, et leurs enfants biologiques ou adoptés », tout en rejetant « l’idéologie du genre » — entendue comme toute théorie séparant le genre du sexe biologique — et en excluant explicitement les droits LGBTQI de tout accord ou politique. Les droits à l’avortement et à l’éducation sexuelle dans les écoles seraient également bannis, selon les termes de la charte. « Ce projet légitime une intrusion accrue de l’État dans la vie privée », dénonce Gilbert Mitullah, qui y voit une manœuvre pour justifier des législations répressives sous couvert de protection des « valeurs familiales africaines ».
Un contexte régional marqué par une vague de lois homophobes
Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large de restrictions des droits des minorités sexuelles en Afrique. Depuis 2025, plusieurs pays ont durci leur législation en la matière. En avril 2026, le Sénégal, pays à majorité musulmane, a promulgué une loi criminalisant l’homosexualité, prévoyant des peines de cinq à dix ans d’emprisonnement et une amende pour « acte contre nature », un terme utilisé dans son Code pénal pour désigner les pratiques homosexuelles. En février 2026, le Niger, sous régime militaire, a adopté un nouveau Code pénal incluant pour la première fois une interdiction de l’homosexualité.
D’autres pays comme le Burkina Faso, la Mauritanie, le Nigeria, l’Éthiopie ou la Somalie ont également renforcé leurs législations anti-LGBTQI ces dernières années. En octobre 2025, l’Observatoire des inégalités recensait jusqu’à 31 pays africains interdisant et punissant l’homosexualité. Ces mesures s’ajoutent à des législations restrictives en matière de droits reproductifs, comme la loi anti-LGBTQI adoptée par le Ghana le 29 mai 2026, qui prévoit des peines allant de trois à dix ans de prison pour « la promotion des activités LGBTQI » ou pour le simple fait de s’identifier comme lesbienne, gay, bisexuel, transgenre ou queer.
Cette conférence d’Accra illustre ainsi un clivage croissant entre une vision conservatrice, portée par certains gouvernements et groupes religieux, et les principes universels des droits humains. Reste à voir si l’Union africaine parviendra à trouver un équilibre entre souveraineté continentale et respect des droits fondamentaux.
À ce stade, seuls deux pays ont officiellement exprimé leur opposition à la charte : l’Afrique du Sud et le Mozambique. Ces deux nations se distinguent par leur engagement en faveur des droits humains et des minorités sexuelles, contrairement à une majorité de pays ayant déjà adopté le texte ou en cours de validation.