Le président argentin Javier Milei et son ministre de la Dérégulation, Federico Sturzenegger, ont présenté fin mai un projet de loi visant à créer un cadre juridique exempt de toute régulation pour le développement de l’intelligence artificielle. Selon Courrier International, cette initiative place l’Argentine en rupture avec les tendances mondiales, alors que la plupart des grandes puissances cherchent à encadrer strictement ces technologies. Une position qui soulève des interrogations sur les conséquences concrètes pour les citoyens et les entreprises du pays.
Ce qu'il faut retenir
- Un projet de loi envoyé au Sénat argentin le 1er juin 2026 prévoit la création de « sociétés automatisées », fonctionnant sans salariés et gérées par des algorithmes.
- L’Argentine s’oppose ainsi aux réglementations européennes et aux restrictions récentes imposées par les États-Unis sur les modèles d’IA les plus puissants.
- Le quotidien argentin Página 12 évoque un lien possible avec le cofondateur de Palantir, Peter Thiel, installé à Buenos Aires depuis fin mai 2026.
- L’Europe prépare un cadre réglementaire strict pour limiter les dérives des algorithmes, tandis que le pape François a appelé à une « technologie plus humaine ».
Un projet de loi controversé pour les « entreprises non humaines »
Dans un article publié le 4 juin 2026 dans le Financial Times, Javier Milei et Federico Sturzenegger détaillent leur vision d’une Argentine devenue le « paradis des entreprises non humaines ». Le texte, déjà transmis au Sénat, vise à modifier la législation sur les sociétés pour y intégrer un statut spécifique pour les entités automatisées. Celles-ci pourraient fonctionner sans employés, leur gestion étant assurée par des algorithmes et des systèmes d’IA. Pour les partisans de cette réforme, il s’agit d’attirer les investissements en misant sur un cadre ultra-flexible, mais pour ses détracteurs, c’est une porte ouverte aux abus.
Le projet s’inscrit dans la ligne libérale radicale du gouvernement Milei, qui mise sur la dérégulation tous azimuts pour relancer l’économie argentine. Cependant, le texte laisse planer de nombreuses incertitudes. Qui sera responsable en cas de défaillance d’une « société automatisée » ? Comment garantir les droits des éventuels consommateurs ou partenaires commerciaux ? Autant de questions que le gouvernement n’a pas encore tranchées, selon plusieurs analystes cités par Página 12.
L’Argentine à contre-courant des grandes puissances
Alors que l’Europe finalise son AI Act, un règlement ambitieux destiné à encadrer l’usage de l’IA dans l’Union, l’Argentine choisit délibérément l’absence de règles. En mars 2026, le Parlement européen a adopté un texte imposant des obligations strictes aux développeurs de systèmes d’IA à haut risque, notamment en matière de transparence et de contrôle humain. Une approche diamétralement opposée à celle de Buenos Aires.
Les États-Unis, de leur côté, viennent de durcir leur position. Le 12 juin 2026, l’administration Trump a forcé le laboratoire Anthropic à désactiver ses modèles d’IA les plus puissants, jugés trop risqués. Un revirement après des années de laisser-faire sous l’administration précédente. Même le Vatican s’est prononcé : le pape François a appelé, en mai 2026, à une « technologie plus humaine », dans un discours prononcé devant l’Académie pontificale pour la vie. Face à ce consensus international, l’Argentine semble isolée, voire en avance sur un terrain miné.
Un lien avec Peter Thiel et Palantir ?
Le quotidien Página 12, dans un entretien avec des spécialistes, évoque un possible soutien extérieur à ce projet. Le nom de Peter Thiel, cofondateur de Palantir, revient fréquemment dans les discussions. Ce dernier s’est installé à Buenos Aires avec sa famille fin mai 2026, quelques jours avant l’annonce du projet de loi. Fondée en 2003, Palantir est un géant américain spécialisé dans l’analyse de données massives, souvent critiqué pour ses liens avec les services de renseignement et son utilisation dans la surveillance de masse.
Les partisans du gouvernement Milei rejettent ces spéculations. Pour eux, l’objectif est avant tout économique : attirer les géants de la tech en leur offrant un cadre juridique sans équivalent ailleurs. « L’Argentine a besoin d’investissements. Si nous voulons que les entreprises innovent ici, il faut leur donner de la liberté », a déclaré Sturzenegger dans les colonnes du Financial Times. Reste à savoir si ce pari portera ses fruits, ou s’il exposera le pays à des risques systémiques.
Un contexte politique et médiatique complexe
L’évolution de Página 12 illustre les divisions de la société argentine. Fondé en 1987 par le journaliste Jorge Lanata, le quotidien était dans les années 1990 un média d’investigation de référence, critique envers les privatisations menées par le président Carlos Menem. Lanata y dénonçait la corruption et défendait les droits de l’homme, notamment en revisitant les crimes de la dictature militaire (1976-1983).
Mais après son départ dans les années 2000, le journal a progressivement perdu son indépendance. Sous les présidences péronistes de Néstor et Cristina Kirchner (2003-2015), il a été accusé par ses détracteurs de devenir un simple « communiqué de presse » du pouvoir. Aujourd’hui, ses prises de position reflètent souvent l’opposition à Milei, reflétant ainsi les clivages profonds de la société argentine.
En attendant, le gouvernement Milei devra justifier sa stratégie face aux critiques internationales. L’Europe et les États-Unis, malgré leurs divergences, semblent unanimes sur un point : l’IA doit être encadrée. L’Argentine, elle, mise sur la liberté absolue. Le pari est risqué.
Selon le texte présenté au Sénat argentin le 1er juin 2026, une « société automatisée » est une entité juridique dont la gestion est assurée par des algorithmes ou des systèmes d’intelligence artificielle, sans nécessiter de salariés. Le projet vise à créer un statut spécifique pour ces entreprises, exempt de certaines obligations légales traditionnelles.
Parmi les principaux risques identifiés par les analystes, figurent l’absence de responsabilité en cas de défaillance des algorithmes, la possibilité de discriminations automatisées, et un manque de transparence dans les décisions prises par des systèmes non humains. Des enjeux qui ont poussé l’Europe et les États-Unis à renforcer leur cadre réglementaire.