La capitale égyptienne est le théâtre d’un affrontement silencieux mais révélateur des tensions sociales qui traversent le pays. Selon Libération, le gouvernement égyptien tente d’imposer le Qute, un quadricycle électrique, comme alternative aux tuk-tuk, ces tricycles motorisés emblématiques de la ville. Dans le quartier de Shubra, cette transition symbolise les disparités entre une Égypte « rêvée » par les autorités et une Égypte « réelle », où ces véhicules modestes restent indispensables pour des millions de citoyens.
Ce qu'il faut retenir
- Le gouvernement égyptien veut remplacer les tuk-tuk (tricycles motorisés) par des Qute (quadricycles électriques), jugés plus propres mais bien plus chers.
- Dans le quartier de Shubra, au Caire, cette transition cristallise les fractures sociales entre les classes populaires et les ambitions écologiques des autorités.
- Les tuk-tuk, bien que bruyants et polluants, restent un moyen de transport essentiel pour des millions d’Égyptiens en raison de leur coût abordable.
- Le Qute, produit par la société égyptienne Mobility, est présenté comme une solution écologique, mais son prix d’achat et d’entretien le rend inaccessible pour une grande partie de la population.
Une réforme environnementale aux conséquences sociales
Depuis plusieurs mois, les autorités égyptiennes multiplient les initiatives pour verdir le parc automobile du pays. Le Caire, ville parmi les plus polluées au monde, est en première ligne. Le Qute, produit localement par la société Mobility, est présenté comme la solution idéale : silencieux, électrique et sans émissions. Pourtant, ce véhicule coûte environ 6 000 dollars à l’achat, un prix prohibitif pour la majorité des conducteurs de tuk-tuk, qui gagnent en moyenne 150 à 300 dollars par mois. Autant dire que pour eux, cette transition relève du rêve inaccessible.
Dans le quartier de Shubra, un des plus densément peuplés du Caire, les tuk-tuk circulent en permanence. Ces tricycles, souvent personnalisés avec des couleurs vives ou des décorations, transportent aussi bien des passagers que des marchandises. Leur suppression progressive, déjà entamée dans certaines zones, suscite l’inquiétude des petits entrepreneurs qui en dépendent. « On nous dit que c’est pour l’environnement, mais qui va nous aider à payer ce nouveau véhicule ? » s’interroge un conducteur anonyme, cité par Libération.
Le tuk-tuk, symbole d’une Égypte populaire
Le tuk-tuk incarne bien plus qu’un simple moyen de transport au Caire. Il représente la résilience des classes populaires égyptiennes, confrontées à une crise économique persistante. Après des années de stagnation des salaires et d’inflation galopante, ces véhicules offrent une source de revenus stables à des milliers de familles. Leur interdiction progressive au profit de véhicules plus coûteux menace donc directement leur survie économique. « Sans tuk-tuk, comment vais-je payer le loyer ou envoyer mes enfants à l’école ? » s’inquiète un père de famille interrogé dans le quartier de Shubra.
D’après les autorités, les tuk-tuk seraient responsables de 10 % des émissions de particules fines dans la capitale. Une donnée difficile à vérifier, mais qui sert de justification à leur remplacement. Pourtant, les associations de défense des droits des travailleurs dénoncent une mesure qui pénalise les plus précaires sans offrir d’alternative viable. « Le gouvernement parle de transition écologique, mais il oublie de parler de justice sociale », souligne un militant des droits humains sous couvert d’anonymat.
Une transition inégale et contestée
Malgré les annonces officielles, la transition vers les Qute reste très inégale. Dans les quartiers aisés du Caire, comme Zamalek ou Heliopolis, les Qute commencent à apparaître, souvent utilisés par des chauffeurs de plateformes de VTC ou des employés de grandes entreprises. En revanche, dans des zones comme Shubra, Manshiyat Naser ou Imbaba, les tuk-tuk continuent de dominer, faute d’alternatives abordables. Les autorités promettent des aides financières et des prêts à taux zéro pour faciliter l’achat des nouveaux véhicules, mais ces mesures peinent à convaincre.
« On nous parle de crédits, mais avec quelles garanties ? La plupart d’entre nous n’avons même pas de contrat de travail stable », explique un conducteur de tuk-tuk. Pour l’instant, les Qute restent un luxe réservé à une minorité, tandis que les tuk-tuk, malgré leurs défauts, assurent une mobilité indispensable à des millions de Cairenes.
Cette bataille des transports au Caire illustre, une fois de plus, les défis auxquels doit faire face l’Égypte. Entre ambitions environnementales et réalités socio-économiques, le gouvernement devra trouver un équilibre — ou risquer de creuser davantage le fossé entre ses objectifs et la population.
Le gouvernement égyptien justifie cette transition par des raisons environnementales. Les tuk-tuk, jugés bruyants et polluants, seraient responsables d’une part importante des émissions de particules fines dans la capitale, selon les autorités. Le Qute, véhicule électrique, est présenté comme une alternative plus propre, même si son coût reste prohibitif pour la majorité des conducteurs.