Le décès de l’historien italien Carlo Ginzburg, survenu le 17 juin à l’âge de 87 ans, marque la fin d’une carrière intellectuelle qui a profondément marqué l’historiographie mondiale. Selon Libération, Ginzburg était reconnu pour sa méthode de l’«estrangement», une approche visant à déconstruire les «fausses évidences» et à restituer de la complexité au réel, y compris dans ce qui semble le plus familier. Cette réflexion, qui s’inscrit dans la tradition des travaux de l’École des Annales, a redéfini les frontières entre histoire et fiction sans jamais les abolir.

Ce qu'il faut retenir

  • Carlo Ginzburg, historien italien de renom, est décédé le 17 juin 2026 à l’âge de 87 ans.
  • Il était considéré comme un maître de la méthode de l’«estrangement», inspirée des travaux de Victor Chklovski, pour débanaliser le réel et révéler les strates cachées de l’histoire.
  • Ginzburg a développé une approche historique refusant de confondre faits et fiction, tout en explorant leurs interactions.
  • Son œuvre majeure, « Le Fromage et les Vers » (1976), a marqué l’historiographie par son analyse des croyances d’un meunier du XVIe siècle, Domenico Scandella, dit Menocchio.
  • Il a enseigné dans plusieurs universités prestigieuses, dont l’Université de Bologne, l’École normale supérieure de Pise et l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA).
  • Ses travaux ont influencé des générations d’historiens, notamment en mettant l’accent sur le rôle des représentations culturelles dans la construction du savoir historique.

Une méthode historiographique révolutionnaire : l’art de l’«estrangement»

Carlo Ginzburg a consacré une partie majeure de son œuvre à développer une méthode d’analyse historique fondée sur la remise en question des évidences. Comme le rapporte Libération, cette approche, qu’il qualifiait d’«estrangement», s’inspire directement des théories du formalisme russe, notamment celles de Victor Chklovski. L’objectif ? Rendre à nouveau étranger ce qui est familier, afin de révéler les mécanismes souvent invisibles qui structurent le réel. Cette méthode a profondément influencé l’historiographie en plaçant l’historien face à une exigence : ne pas se contenter des récits établis, mais interroger les présupposés qui les sous-tendent.

Dans ses travaux, Ginzburg a toujours refusé d’effacer la frontière entre histoire et fiction. Autant dire que son approche n’a rien à voir avec une remise en cause radicale de la scientificité de l’histoire. Au contraire, elle cherche à enrichir la compréhension des faits historiques en intégrant les dimensions culturelles, symboliques et même imaginatives qui les traversent. Une posture qui a nourri des débats féconds dans le champ de l’historiographie contemporaine.

Une œuvre majeure : « Le Fromage et les Vers », pivot de sa pensée

Publié en 1976, « Le Fromage et les Vers » reste l’un des ouvrages les plus cités et commentés de Carlo Ginzburg. L’historien y analyse les croyances d’un meunier italien du XVIe siècle, Domenico Scandella, dit Menocchio, condamné par l’Inquisition pour hérésie. À travers ce cas d’étude, Ginzburg montre comment les idées d’un individu ordinaire s’inscrivent dans un contexte plus large de transmission culturelle et de résistance aux dogmes religieux. L’ouvrage a marqué un tournant en démontrant que l’histoire ne se limite pas aux grands événements ou aux figures illustres, mais peut aussi s’attacher à des parcours individuels pour éclairer des dynamiques collectives.

Ce travail a également ouvert la voie à une réflexion plus large sur la construction des savoirs et des croyances, un thème central dans l’œuvre de Ginzburg. Ses recherches ultérieures ont d’ailleurs souvent exploré les liens entre culture populaire, élites intellectuelles et pouvoir, notamment dans des essais comme « Les Batailles nocturnes » (1966) ou « Le Sabbat des sorcières » (1989).

Un héritage intellectuel international et une influence durable

Carlo Ginzburg a enseigné dans plusieurs institutions prestigieuses, en Italie comme à l’étranger. D’après Libération, il a notamment été professeur à l’Université de Bologne, à l’École normale supérieure de Pise, ainsi qu’à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), où il a contribué à diffuser sa méthode historiographique auprès d’un public international. Ses séminaires et conférences ont attiré des étudiants et chercheurs du monde entier, faisant de lui une figure incontournable des études historiques contemporaines.

Son influence s’étend bien au-delà de l’Italie. Ses travaux ont été traduits dans de nombreuses langues et ont inspiré des générations d’historiens, des médiévistes aux spécialistes de l’époque moderne. En France, ses idées ont trouvé un écho particulier dans les cercles académiques liés à l’École des Annales, tout en nourrissant des débats plus larges sur la méthodologie historique. Bref, Ginzburg a su imposer une vision de l’histoire à la fois rigoureuse et ouverte, capable de dialoguer avec d’autres disciplines comme l’anthropologie ou la littérature.

Et maintenant ?

La disparition de Carlo Ginzburg laisse un vide dans le paysage de l’historiographie, mais aussi une œuvre qui continuera à inspirer les chercheurs. Ses archives et ses publications devraient faire l’objet d’une attention accrue dans les années à venir, notamment pour évaluer l’impact durable de sa méthode. Plusieurs universités ont d’ores et déjà annoncé des colloques en son honneur, prévus pour l’automne 2026. Reste à voir si une nouvelle génération d’historiens saura prolonger son héritage sans tomber dans le piège d’un simple mimétisme.

Carlo Ginzburg laisse derrière lui une œuvre qui a redéfini les contours de l’histoire sociale et culturelle. Son approche, à la fois exigeante et inventive, rappelle que l’histoire n’est pas un récit figé, mais un dialogue permanent entre le passé et le présent. Une leçon qui dépasse largement les frontières de sa discipline.

Sa méthode de l’«estrangement» et son refus de séparer radicalement histoire et fiction ont profondément influencé l’historiographie. Son ouvrage « Le Fromage et les Vers » (1976), qui analyse les croyances d’un meunier italien du XVIe siècle, reste une référence pour étudier les interactions entre culture populaire et pouvoir.