Selon BFM Business, la Chine compte désormais 30 milliardaires âgés de 40 ans ou moins, soit neuf de plus que l’an dernier. Une jeunesse dorée qui bouleverse les stratégies économiques du pays en se tournant résolument vers l’international et en adoptant des méthodes de management radicalement différentes de celles de leurs aînés. Liang Wenfeng, fondateur de la start-up d’intelligence artificielle DeepSeek, incarne cette évolution. À seulement 43 ans, cet entrepreneur originaire de Zhanjiang, dans la province du Guangdong, a bâti un empire valorisé à 71 milliards de dollars. Son patrimoine personnel, estimé à près de 38 milliards de dollars par Bloomberg, équivaut au PIB annuel d’Haïti ou du Salvador. Pourtant, son nom reste largement inconnu en France, où il figure pourtant au 63e rang des fortunes mondiales.

Ce qu’il faut retenir

  • 30 milliardaires chinois de moins de 40 ans en 2026, contre 21 en 2025, selon le classement Hurun.
  • DeepSeek, la start-up de Liang Wenfeng, vaut 71 milliards de dollars et rivalise avec les géants occidentaux de l’IA.
  • Cette génération privilégie l’exportation et les marchés étrangers, avec des entreprises comme Shein ou ByteDance (TikTok) en tête.
  • 80 % du chiffre d’affaires de Dreame, une marque d’électroménager, provient de l’export, tout comme 40 % de celui de Pop Mart, spécialisée dans les poupées.
  • Adieu le « 996 » : ces entrepreneurs optent pour un management plus souple, loin des 9h-21h six jours sur sept.
  • Une méfiance croissante envers Pékin, après les pressions subies par des figures comme Jack Ma ou Zhong Shanshan.

Cette transformation reflète un tournant dans l’économie chinoise, où les nouveaux magnats ne se contentent plus de dominer un marché intérieur de près de 1,5 milliard de consommateurs. Leur succès repose désormais sur une stratégie offensive à l’étranger, une approche managériale modernisée et une défiance accrue envers l’État central. The Economist, qui consacre un dossier à cette génération, souligne que leur ascension illustre les mutations d’un modèle économique en pleine recomposition.

Des parcours inspirés par l’ouverture économique… mais pas seulement

Pour comprendre cette nouvelle génération, il faut revenir sur les étapes clés qui ont façonné l’économie chinoise. Dans les années 1980, période de libéralisation, les premiers milliardaires émergent en s’emparant d’entreprises d’État. Zhang Ruimin transforme Haier, un fabricant public de réfrigérateurs, en leader mondial de l’électroménager. Xu Jiayin, lui, profite de l’ouverture du secteur immobilier pour fonder Evergrande, qui deviendra l’un des plus grands promoteurs du pays avant son effondrement récent.

Dans les années 2000, l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce propulse de nouvelles figures. Wang Chuanfu, fondateur de BYD, devient l’un des pionniers de l’industrie automobile avec ses batteries, accumulant plus de 23 milliards de dollars de fortune selon Bloomberg. Parallèlement, Jack Ma lance Alibaba, géant du e-commerce, tandis que Pony Ma hisse Tencent et son application WeChat au sommet des entreprises asiatiques les plus prospères. Ces parcours restent ancrés dans le marché intérieur, mais une page se tourne avec l’émergence de géants comme ByteDance (propriétaire de TikTok) ou Shein, dont la croissance fulgurante repose sur une conquête mondiale.

L’export comme levier de croissance et l’Occident comme nouvelle frontière

Cette nouvelle garde d’entrepreneurs a bien compris que les limites du marché chinois – malgré ses 1,4 milliard d’habitants – ne suffisent plus à absorber leur ambition. Leur réussite à l’étranger se mesure en chiffres concrets. Chez Dreame, spécialisée dans l’électroménager, 80 % du chiffre d’affaires provient de l’export. Insta360, qui vend des appareils photo étanches, dépend tout autant des commandes étrangères. Pop Mart, avec ses poupées Labubu, a réalisé plus de 2 milliards de dollars de ventes hors de Chine en 2025, soit près de 40 % de son total.

Le cas de Zhang Junjie, 33 ans, est emblématique. À la tête de Chagee, une chaîne de salons de thé au lait, il a développé un réseau de boutiques dans neuf pays et a choisi de coter son entreprise à la Bourse de New York. Cette internationalisation s’accompagne d’une stratégie commerciale adaptée : des produits accessibles, une forte présence sur les réseaux sociaux et une logistique optimisée pour toucher les consommateurs occidentaux. Shein, par exemple, a révolutionné le prêt-à-porter en misant sur des prix bas, une production ultra-rapide et une communication virale sur TikTok.

Un management à l’opposé du « 996 » et une défiance envers Pékin

Sur le plan managérial, ces jeunes milliardaires rompent avec les méthodes traditionnelles, symbolisées par le « 996 » – un rythme de travail de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept. Popularisé par Jack Ma dans les années 2010, ce modèle est désormais contesté dans le pays. Liu Wei, cofondateur du studio de jeux vidéo miHoYo à 39 ans, a banni le présentéisme dans son entreprise. Quant à Liang Wenfeng, il a déclaré à The Economist que « le cerveau humain ne peut se concentrer que six à huit heures par jour, et que le surmenage entraîne des erreurs ». Une philosophie qui tranche avec la culture du travail sacrificielle encore prégnante dans certains secteurs.

Cette remise en question s’accompagne d’une méfiance croissante envers le pouvoir central. Plusieurs entrepreneurs ont fait les frais de l’arbitraire politique : Jack Ma a vu ses ambitions freinées après des critiques envers le système bancaire chinois, tandis que Zhong Shanshan, fondateur de Nongfu Spring (leader des eaux en bouteille), a été la cible de pressions réglementaires. Xiao Hong, 30 ans, fondateur de Manus (spécialisée dans l’IA), a vu son projet de vente à Meta bloqué par les autorités chinoises, retardant ainsi son entrée dans le club des milliardaires.

Pour ces entrepreneurs, l’équation est simple : conquérir l’Occident tout en évitant les écueils géopolitiques. Les tensions entre Pékin et Washington, notamment sur les technologies sensibles comme l’IA ou les semi-conducteurs, pèsent sur leurs stratégies. Beaucoup préfèrent la discrétion à la visibilité, craignant que leur succès ne soit perçu comme une menace par les deux superpuissances. « On vit avec l’idée que nos entreprises pourraient être anéanties du jour au lendemain », confie un investisseur sous couvert d’anonymat.

Et maintenant ?

Les prochains mois pourraient être décisifs pour cette génération. La guerre commerciale sino-américaine, qui s’intensifie sur les technologies, pourrait freiner leurs ambitions à l’export. Par ailleurs, Xi Jinping, qui a renforcé son contrôle sur le secteur privé, pourrait imposer de nouvelles régulations sur les entreprises les plus exposées à l’étranger. Enfin, la consommation intérieure chinoise, en ralentissement, pourrait les pousser à accélérer leur expansion en Europe et en Amérique du Nord pour compenser. D’ici fin 2026, plusieurs de ces start-up devraient annoncer des levées de fonds ou des partenariats stratégiques avec des groupes occidentaux.

Cette nouvelle race d’entrepreneurs chinois redessine les contours de l’économie mondiale. Leur réussite dépendra autant de leur capacité à innover que de leur aptitude à naviguer dans un environnement géopolitique de plus en plus tendu. Une chose est sûre : leur influence ne se limitera pas à la Chine, ni même à l’Asie. Leur prochain défi ? Convaincre l’Occident que leurs ambitions ne sont pas une menace, mais une opportunité.

Selon BFM Business, cette stratégie s’explique par le ralentissement de la consommation intérieure chinoise, couplé à une volonté de diversifier les revenus. Des entreprises comme Dreame ou Pop Mart réalisent respectivement 80 % et 40 % de leur chiffre d’affaires à l’étranger, car la demande chinoise, bien que massive, est devenue moins dynamique que par le passé. Par ailleurs, conquérir l’Occident offre une croissance plus rapide et une valorisation boursière plus élevée, comme en témoignent les performances de Shein ou ByteDance.

Les nouvelles restrictions américaines sur les exportations de technologies vers la Chine, notamment dans les semi-conducteurs et l’IA, pourraient freiner l’expansion de ces entreprises. Liang Wenfeng et d’autres pourraient voir leurs projets de développement à l’étranger compromis, ou être forcés de délocaliser une partie de leur production. Les analystes estiment que ces tensions pourraient ralentir leur croissance de 10 à 20 % d’ici 2027, selon des projections citées par The Economist.