Célestin, aujourd’hui âgé de 84 ans, avait à peine 14 ans lorsque son destin bascula. En 1956, il quitta l’école et les jeux de son enfance pour devenir vacher dans une ferme du centre de la France. Son histoire, celle d’une enfance sacrifiée aux exigences du travail, nous est racontée dans une série exclusive publiée par Libération. Le premier volet de ce récit, recueilli par nos confrères, révèle les conditions d’une « location » négociée entre son père et le fermier, alors que les conventions sociales de l’époque légitimaient encore de telles pratiques.
Ce qu'il faut retenir
- Célestin a commencé à travailler comme vacher à 14 ans, en 1956, dans une ferme du centre de la France
- Son embauche reposait sur un accord tacite entre son père et le fermier, qualifié de « location »
- Selon ses déclarations, il bénéficiait d’une pause d’une heure et demie tous les dimanches, après des semaines de labeur
- Les conditions de travail reflètent les pratiques sociales et économiques d’une époque où le travail des mineurs était encore courant
À l’époque, la notion de protection de l’enfance était bien moins développée qu’aujourd’hui. Célestin, dont le prénom a été modifié, évoque avec recul les négociations menées par son père avec le fermier pour « louer » ses services. « Mon père et le fermier se sont mis d’accord sur ce que je devais faire, et sur ce que je recevrais en échange », explique-t-il. Autant dire que les marges de manœuvre étaient quasi inexistantes pour un adolescent issu d’un milieu modeste. Dans les campagnes françaises des années 1950, le travail des enfants était souvent perçu comme une solution pour les familles en difficulté, plutôt qu’une violation des droits de l’enfant.
Le récit de Célestin s’inscrit dans un contexte historique où le salaire minimum n’existait pas encore. À 14 ans, il était rémunéré en nature ou en argent de poche, selon les accords familiaux. « On m’a donné une paire de chaussures et un peu d’argent, mais c’était surtout pour aider la ferme », précise-t-il. Les conditions de vie étaient rudes : réveil avant l’aube, journées de 12 heures minimum, et des repas souvent frugaux. Les dimanches, seuls jours de repos, lui offraient une pause de une heure et demie, un luxe qu’il attendait avec impatience. « Un dimanche sur deux, on m’octroie une heure et demie de pause », déclare-t-il dans son témoignage.
« Mon père et le fermier se sont mis d’accord sur ce que je devais faire, et sur ce que je recevrais en échange. » — Célestin, vacher à 14 ans en 1956
Ce récit, aussi rare qu’instructif, met en lumière une période où le travail des mineurs était encore une réalité pour des milliers de familles. Selon les archives de l’INSEE, près de 10 % des enfants de moins de 15 ans travaillaient en France au milieu des années 1950, souvent dans l’agriculture ou comme domestiques. Les lois protégeant les mineurs, comme celle de 1945 limitant le travail des enfants de moins de 14 ans, étaient rarement appliquées avec rigueur. Célestin, lui, a continué ce travail jusqu’à ses 18 ans, avant de trouver un emploi mieux rémunéré dans une usine.
Cette série rappelle aussi que les récits de vie, aussi personnels soient-ils, peuvent éclairer l’histoire sociale de manière bien plus tangible que les statistiques. Pour Célestin, aujourd’hui, le passé reste un sujet sensible. « Je ne regrette pas d’avoir travaillé, mais je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu », confie-t-il. Une phrase qui résume à elle seule l’ambivalence de ces souvenirs.
Oui, mais sous certaines conditions. La loi de 1945 limitait le travail des enfants de moins de 14 ans, mais des dérogations existaient, notamment dans l’agriculture. Les inspections étaient rares, et les familles pouvaient contourner ces règles sans crainte de sanctions.