Alors que la désertification est souvent perçue comme un phénomène lointain, elle gagne du terrain en France, selon le biologiste Marc-André Selosse, spécialiste des sols et professeur au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris. Dans une série d’entretiens publiée par Futura Sciences, ce dernier dresse un constat sans détour : « Depuis la France, la désertification, on a l’impression que ça ne nous concerne pas vraiment. Mais attendez de voir ! »

Ce qu’il faut retenir

  • La désertification progresse en France, notamment autour de Carcassonne où les viticulteurs subissent le dessèchement des sols et des tensions sur la ressource en eau.
  • La loi d’urgence agricole, promulguée le 18 août 2026 et publiée au Journal officiel le lendemain, prévoit le doublement des volumes de stockage d’eau d’ici 2035, mais Selosse estime que la solution passe avant tout par la régénération des sols.
  • En Europe, les crédits carbone ont été assouplis pour « rendre l’économie plus compétitive », et l’interdiction de vendre du bois issu de forêts non durables a été reportée.
  • Le biologiste souligne l’urgence d’écouter la science et de former les citoyens et les décideurs aux enjeux environnementaux.

Une COP17 pour « restaurer les terres, restaurer l’espoir »

Du 15 au 25 août 2026 s’est tenue en Mongolie la COP17 sur la désertification, un sommet international peu médiatisé en France. Organisée sous l’égide de l’ONU, cette conférence réunissait les représentants de 196 pays signataires de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD). Son objectif affiché : « Restaurer les terres, restaurer l’espoir ». Pourtant, pour Marc-André Selosse, ce genre d’initiative reste insuffisant face à l’urgence climatique.

Comme il le rappelle, une COP n’est pas réservée aux questions climatiques : il existe des conférences des parties dédiées à la biodiversité, à la désertification ou encore à la gestion des sols. Une nuance importante, alors que l’attention médiatique se concentre souvent sur la COP climat, qui se tient en novembre. « On connaît bien désormais les COP qui se tiennent chaque année avec le climat pour thème central. On connaît moins les autres », souligne-t-il.

En France, la désertification avance à marche forcée

Autour de Carcassonne, les paysages desséchés et les vignes assoiffées illustrent une réalité bien tangible. Les agriculteurs, impuissants, assistent à la dégradation de leurs terres, tandis que les tensions autour de l’accès à l’eau se multiplient. « Je ne le cautionne pas, mais la Coordination rurale, qui appelle à désobéir aux arrêtés préfectoraux, cela montre qu’il y a vraiment un problème », déclare Selosse. Pour les viticulteurs, une année de travail peut ainsi partir en fumée, et « avec les sols, c’est la société tout entière qui se craquelle ».

Le phénomène n’est pas isolé : la France, comme d’autres régions méditerranéennes, subit les effets conjugués du réchauffement climatique et de pratiques agricoles parfois inadaptées. « Le vrai problème, c’est le changement climatique. Si nous ne l’arrêtons pas, tout ce que nous ferons à côté restera vain », insiste le biologiste.

Une loi d’urgence agricole jugée insuffisante

Face à cette crise, le gouvernement a adopté en juillet 2026 une loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, promulguée le 18 août et publiée au Journal officiel le lendemain. Parmi ses mesures phares : le doublement des volumes de stockage d’eau d’ici 2035. « Ce n’est pas le problème », estime Selosse. « Des bassines, dans certains endroits, il en faut. Mais ce qu’il faut surtout, c’est régénérer nos sols et adapter les cultures à la chaleur. »

Pour lui, cette loi est symptomatique d’une approche trop timorée. « Cette loi, c’est un peu la preuve que ce n’est pas d’actualité aujourd’hui en France », regrette-t-il. « La science n’est pas là pour faire beau ou pour faire plaisir. Elle est là pour éclairer nos choix, sans prendre parti. » Et de citer l’exemple des engrais phosphatés : des recherches récentes suggèrent que la France pourrait s’en passer pendant plusieurs décennies, tant ses sols contiennent de phosphore. Pourtant, cette piste reste peu explorée par les pouvoirs publics.

L’Europe et le monde à contre-courant des enjeux climatiques

Le constat de Selosse ne se limite pas à la France. En Europe, les mesures prises semblent souvent contradictoires avec l’urgence climatique. « Alors que le vrai problème n’est pas seulement la sécheresse, mais le changement climatique, les crédits carbone ont été assouplis pour « rendre notre économie plus compétitive », déplore-t-il. Pire : l’interdiction de vendre du bois issu de forêts non durables, qui participe à la destruction des puits de carbone, a été reportée.

À l’échelle mondiale, les signaux sont tout aussi alarmants. Aux États-Unis, certaines voix envisagent même la réouverture de centrales à charbon pour alimenter l’intelligence artificielle. « Pour quoi ? Pour que les gens puissent demander à ChatGPT de créer une vidéo de Donald Trump en jupette rose ? Cela n’a aucun sens », s’indigne Selosse. Pour lui, ces décisions illustrent une déconnexion totale entre les enjeux réels et les priorités politiques.

« Nous sommes très clairement en train d’aller au-delà du point où nous avons des solutions, et c’est ça qui m’inquiète. »

— Marc-André Selosse, biologiste au MNHN

L’espoir reste dans la science et l’éducation

Malgré ce tableau sombre, le biologiste ne renonce pas à l’espoir. « Les scientifiques font leur travail », rappelle-t-il. En France, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) mène des expériences pour réduire de 20 % l’usage des pesticides sans perte de production. Des fermes pilotes testent des méthodes alternatives, mais ces initiatives peinent à essaimer.

« Il y a six mois, je vous aurais dit que l’agriculture est une solution et que des agriculteurs entreprennent des choses intéressantes. Mais le changement climatique est en train d’aller à une vitesse qui fait que même cet outil-là commence à faire figure d’outil de pacotille », admet Selosse. Pour lui, le seul espoir réside dans la science, les médias et les citoyens. « Mon seul espoir, c’est que tout change parce qu’on recommence à discuter et à regarder les vrais problèmes et leurs solutions, issues de la science, dans les yeux. »

Et maintenant ?

Les prochaines échéances politiques, notamment les élections à venir, pourraient jouer un rôle clé dans la prise en compte des alertes scientifiques. Selosse appelle à voter pour des candidats capables d’écouter la science. Par ailleurs, la pression sur les sols devrait s’accentuer avec l’intensification des vagues de chaleur et la raréfaction de l’eau. La question de l’adaptation des pratiques agricoles et de la régénération des terres reste donc entière.

Marc-André Selosse, président de la Fédération BioGée, insiste aussi sur l’importance de l’éducation. « Comprendre ce qui nous arrive et les solutions qui s’offrent à nous pour développer une capacité à rebondir, ça ne redeviendra possible que si nous enseignons les sciences du vivant et de l’environnement à nos enfants », plaide-t-il. Il propose d’intégrer ces enseignements de manière obligatoire, à raison d’au moins une heure par semaine au collège et au lycée.

Un appel à l’action collective

Face à l’urgence, Selosse en appelle à une mobilisation de tous les acteurs : scientifiques, journalistes, citoyens et décideurs. « Nos armes dans cette bataille : notre manière de consommer et… les élections qui approchent. Il ne faudra pas lâcher nos politiques sur ces questions. Ma voix ira à celui ou celle qui sera capable d’entendre la science », conclut-il.

Pourtant, le biologiste reste lucide : « Les scientifiques font leur boulot, mais les politiques ne suivent pas. » Reste à savoir si la société parviendra à inverser la tendance avant que les dégâts ne deviennent irréversibles.

La désertification désigne la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches, due à des facteurs climatiques et humains. En France, elle se manifeste par l’assèchement des sols, la baisse des nappes phréatiques et la perte de fertilité, notamment dans le Sud-Ouest comme autour de Carcassonne.

La loi d’urgence agricole, promulguée le 18 août 2026, prévoit principalement le doublement des volumes de stockage d’eau d’ici 2035. Elle vise à renforcer la souveraineté alimentaire, mais elle est critiquée pour son manque d’ambition sur la régénération des sols et l’adaptation des cultures.