La Commission européenne a rendu public, le 28 avril 2026, le premier bilan du règlement sur les marchés numériques (DMA), deux ans après son entrée en vigueur. Selon Euronews FR, l’exécutif européen juge la législation « pertinente et bien adaptée » à l’évolution du paysage numérique, tout en reconnaissant la nécessité d’adapter le cadre aux nouveaux enjeux technologiques.
Ce texte, conçu pour encadrer le pouvoir des grandes plateformes en ligne – qualifiées de « contrôleurs d’accès » – vise à instaurer un environnement numérique plus équitable en Europe. Pourtant, malgré des avancées notables, son application peine à convaincre l’ensemble des acteurs, entre soutien des défenseurs de la concurrence et critiques des industriels.
Ce qu'il faut retenir
- Le DMA, entré en vigueur en 2022, cible sept géants technologiques – dont Alphabet, Amazon, Apple, Meta et Microsoft – en leur imposant des obligations strictes pour limiter leur domination sur les marchés numériques.
- La Commission européenne a infligé 500 millions d’euros d’amende à Apple et 200 millions à Meta en 2025 pour non-respect des règles, tandis que Google a été sommé en avril 2026 d’ouvrir l’accès à ses données de recherche à des tiers.
- Le règlement permet désormais aux utilisateurs de choisir leur navigateur, de désinstaller les applications préinstallées ou de transférer leurs données entre plateformes, mais son efficacité reste inégale en pratique.
- Les critiques portent sur la complexité accrue pour les consommateurs, les risques de frein à l’innovation, ainsi que sur les difficultés à appliquer les règles face à l’évolution rapide de l’intelligence artificielle et du cloud computing.
- La Commission annonce un renforcement des procédures, avec des « décisions de spécification » et une surveillance accrue des services comme Amazon Web Services ou Microsoft Azure.
Un cadre réglementaire pour briser les monopoles numériques
Le Digital Markets Act (DMA), adopté en 2022, s’inscrit dans la stratégie européenne pour réguler les plateformes dominantes. Selon Euronews FR, l’objectif est clair : « rendre les marchés numériques plus équitables et plus accessibles » en limitant le pouvoir des « contrôleurs d’accès ». Ces derniers, au nombre de sept depuis 2023 – Alphabet, Amazon, Apple, ByteDance, Meta, Microsoft et Booking – cumulent des critères stricts : un chiffre d’affaires annuel de 7,5 milliards d’euros sur trois ans, une capitalisation boursière de 75 milliards d’euros et 45 millions d’utilisateurs mensuels.
Le DMA leur interdit de favoriser leurs propres services, d’empêcher la désinstallation d’applications ou de suivre les utilisateurs à des fins publicitaires sans consentement explicite. Les contrevenants s’exposent à des sanctions financières pouvant atteindre 10 % de leur chiffre d’affaires mondial, voire 20 % en cas de récidive, ainsi qu’à des astreintes journalières. Dès 2025, Apple et Meta ont été sanctionnés, tandis que Google a reçu en avril 2026 une injonction pour ouvrir ses données de recherche aux concurrents.
Des bénéfices réels, mais une application encore perfectible
Pour les consommateurs, le DMA a introduit des avancées concrètes : choix du navigateur par défaut, suppression des applications préinstallées, portabilité des données ou encore transparence sur l’utilisation de leurs informations personnelles. « Aujourd’hui, les utilisateurs peuvent sélectionner leur navigateur préféré via un écran de choix sur iOS », explique Agustin Reyna, directeur général de l’association de défense des consommateurs BEUC. Maria Teresa Stecher, responsable senior des politiques publiques à la CCIA, nuance cependant : « Les changements rendent la navigation plus complexe, avec des résultats de recherche moins pertinents et des prix potentiellement plus élevés. »
Côté entreprises, le texte a permis à plus de 40 sociétés de développer de nouveaux services en exploitant un meilleur accès aux données, tandis que de nouvelles places de marché d’applications, souvent portées par des PME européennes, ont émergé. Les services de messagerie deviennent progressivement interopérables, comme l’illustre l’exemple de BirdChat, une start-up lettone capable d’échanger des messages avec WhatsApp. Malgré ces progrès, les critiques des industriels restent vives : « Le DMA crée des problèmes de conformité, freine l’innovation et décourage l’investissement », estime Stecher, dont l’organisation représente Apple, Amazon, Google et Meta.
Des lacunes persistantes face à l’IA et au cloud
Le bilan de la Commission révèle que l’application du DMA bute sur plusieurs écueils majeurs. Les géants technologiques, « réticents au changement », ont parfois adapté leurs interfaces pour que les alternatives restent difficilement accessibles, réduisant ainsi l’impact réel des nouvelles règles. « Les plateformes utilisent des techniques pour rendre plus ardue l’exercice des droits par les consommateurs », observe Reyna.
Deux secteurs échappent encore largement au cadre strict du DMA : l’intelligence artificielle et le cloud computing. Le règlement, rédigé avant l’explosion des outils d’IA générative, ne prévoit pas de règles spécifiques pour encadrer les assistants vocaux ou les chatbots intégrés aux systèmes d’exploitation. Quant au cloud, bien que central dans l’économie numérique, il n’est pas encore pleinement couvert. Résultat : les entreprises peinent à changer de fournisseur, ce qui limite l’innovation et maintient des prix élevés pour les utilisateurs.
Autre point faible : la transparence. Les rapports de conformité des plateformes sont souvent trop vagues pour permettre aux petites entreprises ou aux associations de consommateurs de vérifier le respect des règles. Les frictions entre le DMA et d’autres réglementations européennes – comme le RGPD ou les directives sur la cybersécurité – compliquent également sa mise en œuvre, ralentissant le déploiement de nouvelles fonctionnalités en Europe.
Vers un durcissement des règles et une extension du périmètre
Face à ces limites, la Commission européenne annonce une série de mesures pour renforcer l’efficacité du DMA. Elle prévoit d’ouvrir davantage de procédures formelles contre les entreprises récalcitrantes et d’adopter des « décisions de spécification » détaillant les attentes en matière de conformité. « Le dialogue a ses limites. La Commission doit se montrer plus ferme pour obtenir des changements dans des délais plus courts », insiste Reyna.
Plusieurs pistes sont explorées : l’inclusion des géants du cloud comme Amazon Web Services et Microsoft Azure dans la liste des contrôleurs d’accès, l’adaptation des règles à l’IA, ou encore l’obligation pour les plateformes de clarifier leur gestion des données. Les nouvelles lignes directrices à venir devraient préciser les exigences en matière de consentement, de portabilité des données et de profilage des consommateurs. Par ailleurs, la Commission envisage de publier des rapports de conformité plus détaillés et de partager davantage d’informations sur ses enquêtes.
Ce cadre réglementaire, unique au monde par son ambition, pose une question plus large : jusqu’où l’Europe peut-elle aller dans la régulation des géants technologiques sans étouffer leur dynamisme ? La réponse dépendra en grande partie de la capacité des institutions à concilier fermeté et flexibilité dans les années à venir.
Sept entreprises sont désignées comme « contrôleurs d’accès » : Alphabet, Amazon, Apple, ByteDance (TikTok), Meta (Facebook, Instagram), Microsoft et Booking. Elles totalisent 23 services en ligne considérés comme des points d’accès, dont les moteurs de recherche, les magasins d’applications et les places de marché.
Les contrevenants s’exposent à des amendes pouvant atteindre 10 % de leur chiffre d’affaires mondial, voire 20 % en cas de récidive. Ils risquent également des astreintes journalières pouvant représenter jusqu’à 5 % de leur chiffre d’affaires moyen quotidien. Apple et Meta ont déjà été sanctionnés à hauteur de 500 millions et 200 millions d’euros en 2025.