À Port-au-Prince, la capitale haïtienne où 80 % du territoire est désormais contrôlé par des groupes armés, l’hôpital de Tabarre incarne une enclave humanitaire fragile. Géré par Médecins Sans Frontières (MSF), cet établissement reste le dernier à proposer des soins gratuits dans la ville, malgré la menace permanente des engins explosifs et l’épuisement croissant des équipes médicales. Libération révèle comment ce centre tente de maintenir ses activités dans un contexte où la violence gangrène chaque aspect de la vie quotidienne.
Ce qu'il faut retenir
- L’hôpital de Tabarre est le dernier établissement à Port-au-Prince à offrir des soins gratuits, dans une ville contrôlée à 80 % par des gangs armés.
- Le centre est géré par Médecins Sans Frontières (MSF), qui y maintient une présence médicale malgré les risques.
- Les équipes médicales doivent composer avec la menace des engins explosifs et l’épuisement des ressources humaines.
- Port-au-Prince, en proie à une escalade de violences, voit ses infrastructures sanitaires s’effondrer une à une.
Un bastion humanitaire au cœur d’une zone de non-droit
Situé dans le quartier de Tabarre, à l’est de Port-au-Prince, l’hôpital de Tabarre s’est imposé comme un dernier recours pour des milliers de Haïtiens. Selon les données de MSF, le centre accueille chaque mois près de 5 000 patients, dont une majorité de blessés par balle ou victimes de violences urbaines. « Sans cet hôpital, des centaines de personnes n’auraient aucun accès aux soins », a déclaré un porte-parole de l’ONG à Libération. Pourtant, son fonctionnement relève du miracle quotidien : entre les coupures d’électricité, les livraisons de médicaments retardées et les attaques de gangs sur les routes d’accès, chaque journée représente un combat.
Des gangs qui dictent leur loi, même dans les hôpitaux
La situation à Port-au-Prince s’est dégradée ces derniers mois, avec une recrudescence des enlèvements contre rançon et des affrontements entre factions rivales. Les gangs, qui étendent leur emprise sur la ville, imposent parfois leurs règles même dans les établissements de santé. « Ils exigent des « taxes » pour laisser passer les ambulances ou bloquent l’accès aux soins pour les membres de gangs adverses », a expliqué un infirmier de Tabarre sous couvert d’anonymat. Depuis le début de l’année, trois attaques à la roquette ont visé des zones proches de l’hôpital, sans faire de victimes directes, mais semant la peur parmi le personnel et les patients.
Le personnel de MSF, déjà sous tension, fait face à un dilemme : rester pour sauver des vies ou évacuer pour préserver sa sécurité. « On sait que si on part, des gens mourront faute de soins. Mais combien de temps encore pourrons-nous tenir ? », s’interroge une médecin française en poste à Tabarre.
Une crise sanitaire qui s’aggrave
Le système de santé haïtien, déjà fragilisé avant la crise actuelle, s’effondre sous le poids des violences. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 60 % des établissements de Port-au-Prince sont fermés ou partiellement opérationnels. Les maladies évitables, comme le choléra ou la dengue, progressent en raison du manque d’accès à l’eau potable et aux traitements. À Tabarre, les équipes doivent désormais gérer une double urgence : les blessures par balle et les épidémies en recrudescence. « On passe de l’urgence traumatique à l’urgence infectieuse », a résumé un responsable de MSF.
Face à l’ampleur de la crise, des organisations comme la Croix-Rouge haïtienne ou l’UNICEF tentent d’apporter un soutien logistique, mais leurs moyens sont dérisoires face à l’ampleur des besoins. « Sans un changement radical, Haïti pourrait connaître une catastrophe humanitaire sans précédent », a alerté un représentant de l’UNICEF en mars dernier.
L’hôpital de Tabarre est le dernier grand établissement public à offrir des soins gratuits à Port-au-Prince. Dans une ville où 80 % du territoire est contrôlé par des gangs, la plupart des cliniques privées ont fermé ou imposent des tarifs prohibitifs. Sans Tabarre, des milliers de Haïtiens, souvent issus des quartiers les plus pauvres, n’auraient aucun accès aux soins de base. Le centre traite aussi bien les victimes de violences urbaines que les patients atteints de maladies chroniques ou infectieuses.
Les équipes de MSF doivent faire face à trois défis majeurs : les attaques armées (tirs de roquettes, blocages de routes), le manque de ressources (pénuries de médicaments, coupures d’électricité) et l’épuisement du personnel, souvent soumis à un stress extrême. Les gangs, qui contrôlent les accès à la ville, imposent parfois des « taxes » pour laisser passer les ambulances ou bloquent l’accès aux soins pour leurs ennemis.
Alors que Haïti sombre dans le chaos, l’hôpital de Tabarre incarne une lueur d’espoir, aussi ténue soit-elle. Mais pour combien de temps encore ?