Selon Courrier International, qui reprend un article du quotidien italien Il Post, le débat sur le rétablissement du service militaire en Italie prend une tournure inattendue. Alors que le ministre de la Défense, Guido Crosetto, a évoqué en début d’année la création d’une réserve de 10 000 hommes, l’hypothèse d’intégrer les personnes âgées en bonne santé, sans limite d’âge, a été largement ignorée. Pourtant, dans un pays où les jeunes se font rares et où l’espérance de vie ne cesse de progresser, cette option mériterait d’être étudiée de plus près.

Ce qu'il faut retenir

  • Le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, a relancé en début d’année le débat sur le rétablissement du service militaire, évoquant la création d’une réserve de 10 000 hommes.
  • L’hypothèse d’inclure les personnes âgées en bonne santé, sans limite d’âge, a été largement ignorée dans les discussions.
  • L’Italie compte une proportion croissante de seniors en bonne santé, capables de participer à des activités physiques exigeantes.
  • Un exemple frappant : dans une salle de sport, des personnes de plus de 70 ans s’entraînent avec des haltères allant jusqu’à 40 kilogrammes, soit le poids d’un missile antichar FGM-148 Javelin.
  • Le contexte démographique italien, marqué par un vieillissement de la population et une faible natalité, rend cette option potentiellement pertinente.

Un contexte démographique qui interroge

L’Italie, comme de nombreux pays européens, fait face à un vieillissement accéléré de sa population. Avec une espérance de vie parmi les plus élevées d’Europe — 83,4 ans pour les femmes et 79,9 ans pour les hommes selon les dernières données de l’INSEE — et une natalité en berne, le pays manque cruellement de jeunes recrues potentielles. En 2025, 23 % de la population italienne avait plus de 65 ans, un chiffre qui devrait continuer à grimper dans les décennies à venir. Dans ce contexte, l’idée de mobiliser les seniors en bonne santé pourrait s’imposer comme une solution pragmatique, si tant est qu’elle soit socialement et politiquement acceptable.

Pourtant, jusqu’à présent, cette piste n’a pas été sérieusement explorée. Le débat reste centré sur des questions classiques : le caractère obligatoire ou volontaire du service militaire, sa durée, ou encore les modalités de recrutement des jeunes. La possibilité d’élargir la base de recrutement aux générations plus âgées est passée sous silence, comme si l’âge était un critère rédhibitoire par nature. Pourtant, comme le souligne l’article du Il Post, les salles de sport italiennes regorgent de quadragénaires, quinquagénaires, voire sexagénaires et septuagénaires, qui défient les limites physiques communément admises.

Des seniors en forme, un potentiel sous-estimé

Le témoignage rapporté par Giovanni Maria Bellu, dans les colonnes du Il Post, illustre cette réalité méconnue. L’auteur, âgé de 68 ans, raconte s’être inscrit dans une salle de sport, redoutant d’y être le doyen. Il a rapidement déchanté : des personnes de plus de 78 ans y côtoient des quinquagénaires, tous engagés dans des programmes d’entraînement exigeants. Certains passent plus d’une heure sur un tapis de course, tandis que d’autres soulèvent des haltères de 30 à 40 kilogrammes en développé couché. À titre de comparaison, un missile antichar FGM-148 Javelin pèse environ 20 kilogrammes — soit la moitié du poids soulevé par ces seniors.

Ces performances, bien que remarquables, ne sont pas isolées. Elles reflètent une tendance de fond : les Italiens, comme leurs voisins européens, vivent plus longtemps et en meilleure santé. Les progrès de la médecine, l’amélioration des conditions de vie et une prise de conscience accrue de l’importance de l’activité physique ont transformé le visage du vieillissement. Dans ces conditions, pourquoi exclure d’emblée les plus de 60 ou 70 ans d’un éventuel service militaire, ne serait-ce que sous une forme adaptée et volontaire ?

Une armée italienne en quête de solutions

La question du service militaire en Italie n’est pas nouvelle. Aboli en 2004, il avait été remplacé par un système de service civil volontaire, avant d’être complètement supprimé en 2005. Depuis, l’armée italienne repose exclusivement sur des volontaires, une formule qui a montré ses limites face aux défis géopolitiques actuels. La guerre en Ukraine, la montée des tensions en Méditerranée et la nécessité de renforcer les capacités de défense européennes ont relancé le débat sur la conscription.

Guido Crosetto, ministre de la Défense depuis 2022, a été le premier à évoquer publiquement l’hypothèse d’un retour partiel du service militaire. Son projet prévoit la création d’une réserve de 10 000 hommes, mais les modalités restent floues. Faut-il opter pour un service obligatoire de quelques mois, comme en Suède ou en Norvège ? Ou privilégier une formule plus flexible, incluant des périodes de réserve et des engagements ponctuels ? Autant de questions qui divisent, mais aucune ne semble envisager sérieusement l’intégration des seniors.

Pourtant, des pays comme la Suisse ou Israël, où le service militaire est une tradition bien ancrée, ont déjà adapté leurs critères d’âge. En Suisse, par exemple, les hommes peuvent servir jusqu’à 30 ans en tant que réservistes, et les femmes peuvent s’engager volontairement au-delà de cet âge. Israël, de son côté, permet aux réservistes de plus de 40 ans de continuer à servir sous certaines conditions. Ces exemples montrent que l’idée n’a rien d’utopique — à condition d’y mettre les moyens.

Et maintenant ?

Si l’hypothèse d’un service militaire incluant les seniors reste pour l’instant marginalisée, le débat pourrait gagner en visibilité dans les mois à venir. La Commission européenne doit publier d’ici la fin de l’année un Livre blanc sur la défense européenne, qui pourrait inclure des propositions pour renforcer les capacités militaires des États membres. En Italie, les prochaines élections législatives, prévues pour 2027, pourraient aussi relancer la discussion, certains partis ayant déjà exprimé leur intérêt pour une réforme du service national.

Reste à savoir si l’opinion publique et les responsables politiques seront prêts à accepter l’idée d’une armée où les générations se mêlent, des adolescents aux octogénaires. Une chose est sûre : dans un pays où le vieillissement démographique est une réalité, ignorer ce potentiel reviendrait à se priver d’une ressource précieuse.

Un débat qui dépasse les frontières italiennes

L’Italie n’est pas un cas isolé. En Allemagne, en France ou en Espagne, les gouvernements réfléchissent à des moyens de renforcer leurs armées dans un contexte de tensions géopolitiques accrues. Le vieillissement de la population y est aussi une préoccupation majeure. En France, par exemple, 21 % des habitants avaient plus de 65 ans en 2024, et ce chiffre devrait atteindre 29 % d’ici 2050 selon l’INSEE. Face à cette réalité, certains experts plaident pour une réflexion plus large sur l’âge de la retraite et la participation des seniors à la vie collective, y compris sous une forme militaire.

Pour autant, intégrer les personnes âgées dans une armée soulève des défis logistiques et éthiques. Les besoins physiques des seniors diffèrent de ceux des jeunes recrues, et les risques sanitaires liés à un engagement actif ne peuvent être ignorés. Une solution pourrait consister à créer des unités spécialisées, dédiées à des missions moins exigeantes physiquement — logistique, formation, soutien administratif — mais tout aussi cruciales. En Suède, par exemple, les réservistes de plus de 50 ans sont souvent affectés à des rôles de coordination ou de formation, plutôt qu’à des missions de combat.

Les obstacles politiques et sociaux

Malgré les arguments en faveur d’une armée intergénérationnelle, les obstacles restent nombreux. D’abord, le service militaire est souvent perçu comme une institution réservée aux jeunes, symbole de la transition vers l’âge adulte. Une extension aux seniors pourrait être mal comprise, voire rejetée par une partie de la population. Ensuite, les partis politiques italiens, comme ceux d’autres pays européens, sont divisés sur la question de la défense. Les partis de droite, traditionnellement favorables à un renforcement des armées, pourraient être réticents à l’idée d’une armée « vieillissante », tandis que la gauche, plus sensible aux questions sociales, pourrait y voir une forme d’exploitation des seniors.

Enfin, l’image des seniors dans la société italienne — souvent perçus comme des personnes fragiles ou dépendantes — pourrait jouer en défaveur de cette proposition. Pourtant, comme le rappelle l’article du Il Post, la réalité est tout autre : les Italiens de plus de 65 ans sont de plus en plus actifs, autonomes et en bonne santé. Une campagne de sensibilisation serait nécessaire pour changer les mentalités et montrer que l’âge n’est pas un frein à l’engagement, mais une richesse à valoriser.

« Les vieux, eux, sont légion. Ils vivent de plus en plus longtemps et en meilleure santé », écrit Giovanni Maria Bellu. Une réalité que les décideurs politiques auraient tort d’ignorer, surtout dans un pays où le manque de bras se fait de plus en plus sentir.

Plusieurs pays ont mis en place des dispositifs permettant aux seniors de servir dans leurs armées. En Suisse, les réservistes peuvent servir jusqu’à 30 ans en tant que réservistes, et les femmes peuvent s’engager volontairement au-delà de cet âge. En Israël, les réservistes de plus de 40 ans peuvent continuer à servir sous certaines conditions, notamment dans des rôles logistiques ou de formation. Aux États-Unis, le programme « Senior Reserve Officers' Training Corps » (SROTC) permet aux étudiants plus âgés de suivre une formation militaire, bien que les engagements opérationnels soient rares pour les plus de 60 ans.

Les missions adaptées aux seniors pourraient inclure des rôles dans la logistique, la formation des nouvelles recrues, le soutien administratif, ou encore des missions de coordination et de planification. En Suède, par exemple, les réservistes de plus de 50 ans sont souvent affectés à des rôles de soutien, tandis qu’en Israël, les vétérans plus âgés peuvent servir comme instructeurs ou conseillers. Ces missions permettent de valoriser l’expérience et les compétences des seniors sans les exposer à des risques physiques excessifs.