D’après Franceinfo - Culture, le concours Eurovision de la chanson, longtemps marqué par des interprétations en anglais, a vu ses règles linguistiques évoluer à plusieurs reprises depuis sa création en 1956. Une tendance qui reflète les transformations culturelles et politiques de l’Europe.

Ce qu'il faut retenir

  • L’Eurovision a interdit puis autorisé les chansons en anglais à plusieurs reprises : la règle imposant l’usage de la langue nationale a été introduite en 1966, puis supprimée en 1973, rétablie en 1977 avant d’être définitivement abandonnée en 1999.
  • La Suède a été le premier pays à présenter une chanson en anglais en 1965, mais c’est avec ABBA et « Waterloo » en 1974 que l’anglais a connu un succès international à l’Eurovision.
  • Depuis 1999, les participants sont libres de chanter dans la langue de leur choix. En 2025, 15 chansons ont été interprétées sans aucun mot d’anglais, contre 13 chansons entièrement en anglais.
  • La victoire de l’Ukraine avec « Molitva » en 2007 et celle du Portugal avec « Amar pelos dois » en 2017 ont marqué un tournant en faveur des langues locales.
  • En 2024, le groupe ukrainien Nazva a popularisé le concept de « Slavic English », un anglais teinté d’accents et de tournures propres à l’Europe de l’Est.

Un concours initialement conçu pour célébrer les langues nationales

Lors de sa création en 1956, l’Eurovision était pensé comme une vitrine des cultures et des traditions musicales européennes. Dans ce contexte, la règle implicite voulait que chaque pays participant présente une chanson dans sa langue nationale. Cette pratique, davantage une tradition qu’une obligation, a prévalu pendant près de dix ans, rappelle Vinston Von, journaliste culture au média public ukrainien Suspilne.

La Suède a rompu cette tradition en 1965 en présentant « Absent Friend » d’Ingvar Wixell, une chanson entièrement en anglais. Bien que le pays nordique n’ait pas remporté la compétition, cette initiative a ouvert la voie à une remise en question progressive du dogme linguistique. En 1966, l’Union européenne de radio-télévision (UER), organisatrice du concours, a instauré une règle imposant l’usage de la langue officielle du pays participant.

L’anglais s’impose, puis fait face à une résistance française

En 1973, cette contrainte est supprimée, permettant à nouveau aux pays de chanter en anglais. L’année suivante, ABBA et leur tube « Waterloo » offrent à la Suède sa première victoire, confirmant l’attrait de l’anglais sur la scène internationale. Pourtant, la France, soucieuse de préserver la diversité linguistique, milite activement pour le retour à la règle de 1966. Ses efforts aboutissent en 1977, lorsque l’UER rétablit l’obligation de chanter dans sa langue maternelle.

Cette alternance entre libéralisation et restriction a rythmé l’histoire de l’Eurovision. Pendant deux décennies, les pays ont dû s’adapter à ces changements, oscillant entre tradition nationale et ouverture internationale. Pourtant, dès les années 1990, l’anglais s’est imposé comme la langue dominante de la pop européenne, rendant le concours de plus en plus déconnecté de la réalité musicale du continent.

Le tournant de 1999 : la fin des contraintes linguistiques

En 1999, l’UER lève définitivement toute restriction concernant la langue des chansons. Cette décision, motivée par la domination de l’anglais dans les médias européens, permet aux participants de choisir librement leur idiome. Pour les pays d’Europe de l’Est, cette liberté a été perçue comme un symbole de leur ancrage démocratique et de leur rapprochement avec l’Europe de l’Ouest. André Wilkens, directeur de la Fondation européenne de la culture, a souligné en 2024 dans « The Guardian » que « avec l’essor de la traduction automatique, vous n’avez plus besoin de chanter en anglais pour être compris ».

Depuis, le concours est devenu un terrain d’expression privilégié pour les langues locales. En 2025, les données compilées par Franceinfo montrent que 15 chansons sur 40 ont été interprétées intégralement dans une langue autre que l’anglais, contre 13 chansons entièrement en anglais. Les autres combinaisons incluaient des morceaux bilingues ou trilingues.

Les langues locales gagnent du terrain, mais l’anglais persiste

La victoire de la Serbie avec « Molitva » de Marija Šerifović en 2007 a marqué un tournant. C’était la première fois depuis près de dix ans qu’une chanson non anglophone remportait le concours. « Molitva », interprétée en serbe, a séduit par sa simplicité et son ancrage culturel, malgré les critiques initiales de certains milieux conservateurs en Serbie. Marija Šerifović a par la suite multiplié les versions de sa chanson, notamment en anglais, finnois et russe, pour toucher un public plus large.

En 2017, le Portugal a marqué l’histoire avec la victoire de Salvador Sobral et « Amar pelos dois », entièrement en portugais. Cette performance a surpris les observateurs, le portugais n’étant pas une langue largement parlée en Europe. Elle a lancé une tendance qui s’est renforcée depuis, avec une augmentation notable du nombre de chansons dans des langues locales. En 2021, les Italiens de Måneskin ont remporté l’Eurovision avec « Zitti e buoni », une chanson en italien, confirmant que le public était réceptif à des prestations dans des langues autres que l’anglais.

Le folklore et les langues minoritaires trouvent leur place

L’Eurovision est devenu un espace où les traditions locales s’expriment avec force. En 2026, la candidate ukrainienne Leléka incarne cette tendance, comme l’avaient fait avant elle Ruslana avec « Wild Dances » en 2004, ou Go_A avec leur folk électronique en 2020. Ces prestations mêlent souvent des instruments traditionnels et des chorégraphies inspirées du patrimoine culturel, offrant une alternative aux productions standardisées.

En 2025, plusieurs pays ont mis en avant des groupes folkloriques : la Croatie avec Lelek, la Lettonie avec Tautumeitas, ou encore l’Estonie avec 5miinust et Puuluup, qui ont popularisé un instrument traditionnel oublié. Ces choix artistiques reflètent une volonté de se réapproprier l’identité culturelle, notamment après le Brexit qui a réduit l’influence du Royaume-Uni sur la scène européenne.

« L’Eurovision a toujours été une foire des cultures européennes. En regardant les archives, on peut voir comment le climat culturel et politique de l’Europe a changé au cours des 70 dernières années. »

L’anglais reste dominant, mais une version « euro-anglais » émerge

Malgré l’essor des langues locales, l’anglais domine toujours le concours. En 2025, 13 chansons étaient entièrement en anglais, sans compter les titres bilingues ou trilingues. Pourtant, cette forme d’anglais ne ressemble pas toujours à celui parlé par les locuteurs natifs. Le phénomène, surnommé « Slavic English » par le groupe ukrainien Nazva en 2024, désigne un anglais marqué par des accents et des tournures propres à l’Europe de l’Est. Les exemples ne manquent pas : « Boom Boom » de l’Arménie en 2014, « My Heart is Yours » de la Norvège en 2010, ou encore « S.A.G.A.P.O. » de la Grèce en 2002 illustrent cette particularité.

Les linguistes utilisent plutôt le terme « euro-anglais » pour décrire cette variation, qui se distingue par des expressions et des clichés propres à l’Eurovision. Ce phénomène montre que, même lorsque l’anglais est utilisé, les participants n’abandonnent pas totalement leur identité linguistique et culturelle.

Et maintenant ?

L’Eurovision de 2026, qui se tiendra à Stockholm, pourrait confirmer la tendance en faveur des langues locales. Plusieurs pays ont d’ores et déjà choisi des chansons dans leur langue maternelle, comme l’Ukraine avec Leléka ou la Moldavie avec un rap patriotique en moldave. Cette évolution reflète un désir croissant de réaffirmer les identités nationales, notamment dans un contexte géopolitique marqué par les tensions internationales. Reste à voir si cette dynamique se poursuivra lors des prochaines éditions ou si l’anglais retrouvera une place dominante.

Une chose est sûre : l’Eurovision continue de refléter les mutations de l’Europe. Quarante ans après les premières victoires d’ABBA, le concours n’est plus seulement un spectacle musical, mais aussi une vitrine des langues, des cultures et des histoires des nations participantes.

Plusieurs raisons expliquent ce choix. L’anglais est la langue la plus répandue en Europe, ce qui facilite la compréhension par un public international. De plus, les chansons en anglais bénéficient souvent d’une meilleure diffusion sur les plateformes musicales mondiales, comme Spotify ou Apple Music. Enfin, pour les pays d’Europe de l’Est, chanter en anglais peut symboliser une ouverture vers l’Occident et une intégration dans la culture pop globale.