La Bourse de Djakarta traverse une année noire. Selon BFM Bourse, l’indice Jakarta Stock Exchange Composite (JKSE) a perdu 30,5 % depuis le 1er janvier 2026, la pire performance mondiale parmi les 90 places boursières suivies par Bloomberg. Dans le même temps, la roupie indonésienne s’est dépréciée de 6,1 % face au dollar, tandis que les obligations souveraines du pays subissaient une décollecte de 3,5 milliards de dollars sur les douze derniers mois. Cette chute s’inscrit dans un contexte de méfiance croissante des investisseurs à l’égard des politiques économiques du président Prabowo Subianto, élu en 2024.
Ce qu'il faut retenir
- La Bourse de Djakarta recule de 30,5 % en 2026, la pire performance mondiale selon Bloomberg.
- La roupie indonésienne perd 6,1 % face au dollar, et les obligations souveraines subissent une décollecte de 3,5 milliards de dollars.
- MSCI a pointé des dysfonctionnements structurels sur le marché indonésien, menaçant une reclassification du pays comme marché frontière.
- Le président Prabowo Subianto est critiqué pour ses politiques interventionnistes et son manque de transparence budgétaire.
- Les agences de notation Moody’s et Fitch ont revu à la baisse la perspective de la note souveraine de l’Indonésie.
- La création d’une agence publique d’exportation (DSI) inquiète les investisseurs quant à la fluidité des échanges de matières premières.
Cette contre-performance indonésienne tranche avec le dynamisme des autres places asiatiques. Tokyo progresse de 32,3 %, Taipei de 57,7 % et Séoul bondit de 93,7 % en 2026, portées par la thématique de l’intelligence artificielle. Samsung Electronics et SK Hynix, leaders coréens des semi-conducteurs, ont même dépassé les 1 000 milliards de dollars de capitalisation, tandis que SoftBank a détrôné Toyota à la Bourse de Tokyo. Autant dire que l’Indonésie, avec son recul historique, attire désormais l’attention pour les mauvaises raisons.
Un avertissement de MSCI et des dysfonctionnements structurels
Le 18 janvier 2026, la Bourse de Djakarta a chuté de 7,4 % en une seule séance après un avertissement de MSCI, l’un des principaux fournisseurs d’indices boursiers. L’institution a mis en lumière des problèmes d’investissabilité sur le marché indonésien, notamment l’opacité des structures d’actionnariat et le manque de fiabilité des données relatives au flottant – la part des actions en circulation libre. « La déclaration de MSCI se concentre sur les problèmes fondamentaux d’investissabilité sur le marché indonésien des actions, avec un accent particulier sur l’opacité des structures d’actionnariat, le manque de fiabilité des données relatives au flottant et les préoccupations concernant un éventuel comportement coordonné en matière de négociation qui fausserait la formation des prix », explique James Syme, gérant marchés émergents chez Jo Hambro.
MSCI a également gelé temporairement les ajustements de l’indice pour les titres indonésiens. L’entreprise a prévenu que, sans progrès significatifs en matière de transparence d’ici mai 2026, elle pourrait réduire la pondération de l’Indonésie dans ses indices ou la reclasser comme marché frontière. Une telle décision aurait des conséquences mécaniques majeures : les fonds passifs et actifs basés sur ces indices pourraient être contraints de vendre massivement leurs actifs indonésiens, déclenchant des sorties estimées à 15 milliards de dollars.
Prabowo Subianto et la montée des inquiétudes politiques
Au-delà des dysfonctionnements structurels, les investisseurs pointent du doigt les politiques du président Prabowo Subianto, au pouvoir depuis 2024. Élu sur l’héritage de son prédécesseur Joko Widodo, il a pourtant infléchi la trajectoire économique du pays. « Au cours de ses deux mandats, Joko Widodo a fait évoluer le consensus sur le protectionnisme vers une plus grande acceptation des investissements étrangers, notamment dans les secteurs en aval de l’extraction des matières premières », rappelle Allianz Trade. Une politique que Prabowo Subianto semble remettre en cause.
Plusieurs mesures récentes alimentent les craintes des marchés. En avril 2026, le président a imposé le blocage des prix des carburants par la société pétrolière nationale, ce qui a soulevé des préoccupations budgétaires alors que l’Indonésie maintient des subventions coûteuses. « Les investisseurs s’inquiètent de la discipline budgétaire et de l’indépendance de la banque centrale sous la présidence de Prabowo Subianto », souligne James Syme. Le président a en effet nommé son neveu au conseil d’administration de la Bank Indonesia et remplacé la ministre des Finances Sri Mulyani Indrawati, figure respectée de la stabilité économique, par une équipe moins expérimentée. « L’éviction de Sri Mulyani a pesé sur la confiance des investisseurs », commente Syme.
Les agences de notation et la nouvelle agence d’exportation inquiètent
Les agences de notation ont réagi à ce climat d’incertitude. Moody’s a pointé dans une évaluation publiée en 2026 « une prévisibilité réduite dans l’élaboration des politiques, ce qui risque de compromettre leur efficacité et témoigne d’un affaiblissement de la gouvernance ». L’agence craint que cette tendance n’érode la crédibilité politique de l’Indonésie, pilier de sa croissance économique et de sa stabilité macroéconomique. De son côté, Fitch a révisé à « négative » la perspective de la note souveraine du pays, évoquant une « incertitude politique accrue » susceptible d’affaiblir les perspectives budgétaires à moyen terme.
Autre source d’inquiétude : la création en juin 2026 d’une agence publique d’exportation, Danantara Sumberdaya Indonesia (DSI), chargée de centraliser les exportations d’huile de palme, de charbon et de ferro-alliages. L’objectif affiché est de lutter contre les fuites fiscales liées au commerce international. Cependant, Barclays met en garde : « Une période de transition en douceur est essentielle pour éviter un éventuel effondrement des exportations de matières premières et, par conséquent, un ralentissement de la croissance à court terme ». La banque craint aussi une baisse structurelle des volumes d’exportation, en raison des priorités affichées par l’administration en matière d’autosuffisance. L’éclatement de la guerre au Moyen-Orient, qui représente 20 % de l’approvisionnement en pétrole brut de l’Indonésie, n’a fait qu’amplifier ces craintes.
Malgré ses atouts structurels – une croissance stable autour de 5 % par an, une dette publique faible et une population jeune –, l’Indonésie peine à rassurer. « L’incertitude politique nationale est un risque typique des marchés émergents auquel les investisseurs internationaux ont tendance à réagir en restant sur la touche jusqu’à ce que la prévisibilité revienne », analyse Yuxuan Tang, responsable de la stratégie de taux et de change pour l’Asie chez JPMorgan Private Bank à Hong Kong.
Pour l’heure, la tendance est claire : « Sell Indonesia ». George Boubouras, directeur de la recherche chez K2 Asset Management, qui gérait 4,3 milliards de dollars, a liquidé toutes ses positions en Indonésie dès 2024. « Je n’ai plus aucune exposition à l’Indonésie. Je ne leur donnerai pas l’occasion de se racheter », a-t-il déclaré à Bloomberg.
Le flottant représente la part des actions d’une entreprise qui circule librement sur le marché, sans être détenue par des actionnaires stables (comme l’État ou des investisseurs à long terme). Une faible transparence ou fiabilité des données sur le flottant peut fausser la formation des prix et décourager les investisseurs étrangers. MSCI a précisément pointé du doigt ces lacunes en Indonésie, menaçant de réduire la pondération du pays dans ses indices si les régulateurs ne progressent pas.
Les autorités indonésiennes disposent de quelques mois pour réagir. MSCI attend des progrès en matière de transparence d’ici mai 2026. Par ailleurs, la mise en œuvre de la nouvelle agence d’exportation (DSI) et les choix budgétaires du gouvernement pour 2026 seront scrutés de près par les marchés. Une amélioration de la gouvernance et un retour à la stabilité politique pourraient inverser la tendance.