En quatre ans, l’entreprise ukrainienne Fire Point est passée du statut de modeste fabricant de mobilier urbain à celui d’acteur incontournable de l’industrie militaire de son pays. Selon BFM Business, cette société, fondée en 2022 au moment de l’invasion russe à grande échelle, produit désormais des missiles de croisière et des drones capables de frapper des cibles profondes en Russie, comme ses raffineries. Son stand au salon Eurosatory 2026, à Villepinte, était l’un des plus remarqués, affichant des engins comme le missile Flamingo, reconnaissable à sa couleur rose et à sa portée annoncée de plus de 3 000 kilomètres.
Ce qu'il faut retenir
- Fire Point, créée en 2022, est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs de l’armée ukrainienne, avec près d’un milliard de dollars de contrats signés en 2025, soit environ 10 % des commandes militaires du pays.
- L’entreprise produit 260 drones par jour, un rythme qui s’est accéléré depuis son lancement, passant de 18 salariés en 2023 à 6 000 aujourd’hui.
- Ses armes, comme le missile Flamingo (portée de 3 000 km) ou les drones FP-1 (2 700 km) et FP-2 (700 km), sont utilisées dans 60 % des frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe.
- Fire Point revendique une indépendance technologique à 90 %, avec 70 % de ses activités réalisées en Ukraine et des approvisionnements étrangers limités à 10 %. Elle collabore avec des entreprises occidentales, dont des françaises, malgré des lenteurs administratives pointées par sa dirigeante.
- Iryna Terekh, 34 ans, ingénieure de formation, a rejoint l’entreprise en 2023 pour en prendre la direction, apportant son expertise en gestion industrielle acquise dans le secteur du mobilier urbain.
Le parcours de Fire Point illustre la mutation accélérée de l’économie ukrainienne depuis le début de la guerre. Selon BFM Business, la société, initialement enregistrée comme une agence de casting pour le cinéma et la télévision, a réorienté ses activités vers la défense sous la pression de l’invasion russe. Son fondateur, Yehor Skalyha, travaillait auparavant dans le repérage de lieux de tournage avant de se lancer dans la production d’équipements militaires simples, puis d’armes de longue portée.
C’est en 2023 que Iryna Terekh intègre Fire Point, apportant avec elle une expérience en gestion de projets industriels à grande échelle, acquise dans la fabrication de bancs publics et d’aménagements urbains. « Nous avons ressenti le besoin de participer au combat et nous avons décidé que nos atouts principaux étaient nos compétences en gestion et en ingénierie, et qu’il nous fallait les mettre à profit », explique-t-elle. Avant de rejoindre l’entreprise, cette diplômée de l’Université nationale de construction et d’architecture de Kiev travaillait dans l’urbanisme, un secteur fortement impacté par la crise économique post-Maïdan de 2014.
Le missile Flamingo, exposé à Eurosatory, symbolise cette évolution. D’une couleur rose choisie après un premier test réussi, il contraste avec les teintes traditionnellement sombres des armes. « Après avoir peint l’échantillon en rose, ce fut le premier lancement réussi de Flamingo, alors nous avons décidé que ça allait devenir notre couleur porte-bonheur », raconte Iryna Terekh. « C’est aussi ironique, par rapport à la tradition de nommer les armes de manière très effrayante et très masculine. On n’aurait probablement jamais commencé ce qu’on fait sans la menace à laquelle on a été confrontés. C’est pourquoi toutes nos armes sont pacifiques pour le moment », ajoute-t-elle.
Fire Point ne se limite pas aux frappes de longue portée. L’entreprise développe également des capacités de défense aérienne, comme le missile FP-7, dont un premier essai concluant a été réalisé début juin 2026. Ce système vise à intercepter les missiles balistiques russes, réduisant ainsi la dépendance ukrainienne aux systèmes américains comme le Patriot. Le slogan de l’entreprise, « Quis Nisi Nos » (« Qui, si ce n’est pas nous ? »), résume cette ambition d’autonomie technologique.
La collaboration avec des entreprises occidentales, dont des françaises, a été qualifiée de « très fructueuse » par Iryna Terekh, même si elle critique les lenteurs administratives françaises. « Avant de commencer notre collaboration avec l’une des entreprises, il nous a fallu un an et demi pour obtenir l’autorisation d’entamer des discussions. Le développement du Flamingo, quant à lui, nous a pris neuf mois. Imaginez donc le temps que prennent les démarches administratives : c’est plus long que la conception complète d’un missile », souligne-t-elle. Malgré ces obstacles, Fire Point mise sur une coopération accrue pour accélérer sa production et innover.
L’entreprise mise également sur une communication décalée pour marquer les esprits. Sur son stand à Eurosatory, des stickers à l’effigie de flamants roses crachent des flammes sur des raffineries, accompagnés de slogans comme « Love at the first strike » ou « FP signifie aussi F*** Poutine ». « Le flamand rose est un oiseau de paix », assure Iryna Terekh, un clin d’œil à son engagement dans la défense de son pays. Un peluche de flamant rose trône même sur le missile Flamingo, symbole de cette combinaison entre détermination militaire et ironie ukrainienne.
Si Fire Point répond aujourd’hui aux besoins urgents de l’Ukraine, l’entreprise envisage à terme une diversification de ses débouchés. « Un jour, ses armes arriveront sur le marché de l’export. D’ici quelques années ? Peut-être même avant », répond laconiquement Iryna Terekh. Pour l’heure, son objectif reste la souveraineté technologique de son pays, un enjeu devenu central depuis 2022. « Beaucoup de personnes dans l’armée et l’industrie de la défense ukrainiennes n’avaient aucun lien avec ces secteurs auparavant », rappelle-t-elle, soulignant l’ampleur de la mobilisation nationale.
La trajectoire de Fire Point et de sa dirigeante pose une question centrale : dans un secteur dominé par des acteurs historiques, une entreprise ukrainienne peut-elle s’imposer comme un fournisseur global de solutions militaires ? Pour Iryna Terekh, la réponse est claire : « Rien n’est plus gratifiant que de comprendre son impact sur l’histoire et de pouvoir protéger son pays. Ce n’est pas une vie facile, mais c’est une vie passionnante. »
Fire Point mise sur un coût unitaire inférieur à celui de ses concurrents, ainsi que sur une indépendance technologique à 90 %. Selon Iryna Terekh, 70 % de ses activités sont réalisées en Ukraine, et seuls 10 % de ses approvisionnements proviennent de l’étranger, principalement d’Europe.
La société n’a pas fixé de calendrier précis, mais Iryna Terekh évoque une possible arrivée sur le marché de l’export « d’ici quelques années, peut-être même avant ». Les discussions avec des partenaires internationaux sont en cours, mais aucune date n’a été communiquée.