Alors que les crises climatiques et géopolitiques s’accélèrent, le capitalisme contemporain, souvent perçu comme un simple système économique, repose en réalité sur un édifice juridique complexe. C’est ce constat que développe Katharina Pistor, professeure de droit comparé à l’université Columbia, aux États-Unis, et figure majeure des débats sur la régulation du système financier mondial. Selon nos confrères de Courrier International, qui reprennent une série estivale du grand média allemand Die Zeit, elle analyse comment le droit privé, loin d’être neutre, structure un capitalisme dont les excès menacent désormais l’équilibre démocratique et écologique.

Pour cette juriste, le problème ne vient pas uniquement des mécanismes économiques, mais de leur légitimation par le droit. « Le capitalisme qui ravage la nature est d’autant plus difficile à apprivoiser qu’il est légal », explique-t-elle. Grâce à des outils comme le droit des contrats ou la propriété privée, garantis par l’État, les intérêts privés s’approprient des biens communs, souvent au détriment de l’intérêt général. Une situation qui pose une question centrale : le droit peut-il encore servir de rempart contre les dérives d’un système dont il est devenu le socle ?

Ce qu'il faut retenir

  • Katharina Pistor, professeure de droit comparé à Columbia, analyse les liens entre capitalisme et système juridique, soulignant que « le capitalisme légal ravage la nature » en s’appuyant sur le droit privé.
  • Elle estime que le droit, actuellement dominé par les intérêts privés, doit être repensé pour concilier bien commun et libertés individuelles, sous peine de mettre en péril la démocratie.
  • Son approche s’appuie sur la théorie des capabilités humaines, développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum, qui vise à définir les besoins fondamentaux de l’humanité.
  • Selon elle, seule une refonte des normes juridiques, guidée par une philosophie centrée sur l’humain, permettrait de rééquilibrer les rapports de force dans le capitalisme contemporain.
  • Cette réflexion s’inscrit dans une série du Die Zeit, qui met en lumière sept intellectuels et scientifiques « prometteurs » pour éclairer les défis globaux de l’époque.

Un capitalisme légalisé par le droit privé

Pour Katharina Pistor, le capitalisme n’est pas un phénomène récent né avec l’État moderne, mais un système profondément ancré dans les mécanismes juridiques. « Le capitalisme qui ravage la nature est d’autant plus difficile à apprivoiser qu’il est légal », rappelle-t-elle. Dans son analyse, le droit privé – notamment le droit des contrats et la propriété privée – joue un rôle clé en légitimant l’appropriation des ressources communes au profit d’intérêts privés. Ces mécanismes, garantis par l’État au même titre que le droit public, permettent aux acteurs économiques de contourner les limites démocratiques et écologiques.

Cette situation pose un paradoxe : comment un système censé protéger les citoyens peut-il, dans le même temps, favoriser leur exploitation ? Selon la juriste, les gouvernements peinent à contrer cette dynamique, car « sans État de droit efficace, capable de concilier l’intérêt général et les intérêts privés, impossible de parler de démocratie ». Une affirmation qui résonne particulièrement dans un contexte où les dérives du capitalisme financier et technologique interrogent sur la résilience des institutions.

Repenser le droit à l’aune de la philosophie humaine

Face à ce constat, Katharina Pistor propose une piste de solution radicale : réformer le droit privé en l’adossant à une philosophie centrée sur les besoins humains. Elle s’appuie pour cela sur la théorie des capabilités humaines, élaborée par l’économiste indien Amartya Sen et la philosophe américaine Martha Nussbaum. Cette approche vise à définir ce qui est « proprement humain » et à identifier les capacités fondamentales nécessaires au bien-être de tous, où que l’on se trouve dans le monde.

Concrètement, cette théorie suggère que le droit devrait intégrer une dimension éthique, en évaluant systématiquement l’impact des contrats et des appropriations privées sur la société et l’environnement. « Réfléchir aux besoins de tous », insiste Pistor, implique de dépasser la logique purement marchande pour envisager un système où la justice sociale et écologique primerait sur les profits à court terme. Une ambition qui, pour ses détracteurs, pourrait sembler utopique – mais que l’autrice considère comme la seule option viable.

Une série estivale pour éclairer les défis de l’époque

Cette réflexion s’inscrit dans une série estivale publiée par Die Zeit, un média allemand de référence fondé en 1946 par les forces d’occupation britanniques à Hambourg. Le journal, reconnu pour son exigence éditoriale et son approche libérale, propose chaque été une sélection de sept intellectuels et scientifiques « des plus prometteurs » pour décrypter les enjeux majeurs du moment. Ces portraits, publiés quotidiennement, couvrent des domaines variés : géopolitique du numérique, intelligence artificielle, droit, architecture, gériatrie, climat ou philosophie.

Pour Courrier International, qui relaie cette initiative, Katharina Pistor incarne cette volonté de repenser les fondements du système actuel. Son travail interroge directement les leviers dont dispose la société pour inverser la tendance d’un capitalisme devenu ingérable. Une question d’autant plus pressante que les crises climatiques et géopolitiques s’intensifient, rendant urgente une refonte des règles du jeu économique.

Utopie ou nécessité ? La philosophie comme ultime recours

« N’est-ce pas utopiste de penser que la philosophie puisse mater le capitalisme ? », pourrait-on objecter. Pour Katharina Pistor, il n’y a pourtant « pas d’autre option ». Elle compare cette nécessité à celle qui, jadis, a vu émerger l’État moderne, censé protéger les citoyens les uns des autres au nom de la liberté. Or, si l’État est aujourd’hui capturé par les logiques capitalistes, c’est à la société civile et aux intellectuels de proposer des alternatives.

Cette vision suppose une mobilisation collective pour réinventer les normes juridiques et morales. Elle implique aussi de reconnaître que le droit, loin d’être un outil neutre, est un champ de bataille où s’affrontent des visions du monde antagonistes. Dans cette perspective, le travail de Pistor offre une grille de lecture pour comprendre comment, malgré tout, une transformation reste possible. « C’est le seul moyen qui s’offre à l’humanité pour reprendre le pouvoir », affirme-t-elle, rappelant que l’histoire a souvent vu des systèmes considérés comme immuables être bouleversés par des idées nouvelles.

Et maintenant ?

Les propositions de Katharina Pistor pourraient nourrir les débats à venir sur la régulation du capitalisme, notamment dans le cadre des négociations internationales sur le climat ou la fiscalité des multinationales. Une première échéance concrète pourrait intervenir lors de la COP30, prévue en novembre 2026 à Belém, au Brésil, où la question de la souveraineté des États face aux intérêts privés sera au cœur des discussions. Par ailleurs, plusieurs think tanks en Europe et aux États-Unis ont déjà commencé à explorer des pistes similaires, comme l’intégration de critères sociaux et environnementaux dans les contrats juridiques. Reste à voir si ces initiatives, portées par des juristes et des philosophes, parviendront à s’imposer dans un paysage politique et économique largement dominé par les lobbies.

En définitive, l’approche de Katharina Pistor rappelle une vérité souvent oubliée : le capitalisme n’est pas une fatalité, mais un système façonné par des choix juridiques et politiques. Repenser ces fondations pourrait bien être le seul moyen d’éviter que les générations futures n’héritent d’un monde où la liberté de quelques-uns primerait sur la survie de tous.

La théorie des capabilités humaines est un cadre théorique qui vise à définir les libertés fondamentales dont chaque individu devrait disposer pour mener une vie épanouie. Elle se concentre sur les « capabilités » – c’est-à-dire les capacités concrètes (accès à l’éducation, à la santé, à un environnement sain, etc.) – plutôt que sur les ressources économiques. Cette approche, qui met l’accent sur l’égalité des chances et la dignité humaine, est souvent citée pour évaluer les politiques publiques et les systèmes économiques.

Selon Pistor, le droit privé, notamment à travers le droit des contrats et la propriété privée, permet aux intérêts privés de s’imposer au détriment de l’intérêt général. En légitimant l’appropriation des ressources communes (comme l’eau, les terres ou les données), il affaiblit la capacité des États à protéger les citoyens et l’environnement. Pour elle, un État de droit efficace doit concilier ces deux dimensions, sous peine de voir la démocratie se vider de sa substance.