Depuis des décennies, l’amour romantique était présenté comme la clé d’une vie épanouie. Pourtant, les jeunes générations remettent en cause ce dogme, préférant l’indépendance et la prudence face aux relations amoureuses. Selon Courrier International, cette tendance, baptisée « sensibilité postromantique », s’observe aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, où le déclin des mariages et des naissances interroge sur l’avenir des modèles familiaux traditionnels.
Ce qu'il faut retenir
- Seulement 56 % des adultes de la génération Z (nés après 1997) déclarent avoir eu une relation amoureuse à l’adolescence, contre 76 % pour la génération X.
- En Italie, plus de 50 % des personnes interrogées estiment que vivre ensemble, se marier ou avoir des enfants n’a plus d’importance.
- Les logements occupés par une seule personne ont augmenté de 17 % en dix ans en Europe, selon Eurostat.
- Les jeunes femmes actuelles identifient dès le premier rendez-vous des « red flags » (signes de danger), comme le love bombing ou le trauma bonding.
- Les nouvelles générations considèrent l’amour romantique comme un « cruel optimisme », selon la philosophe Lauren Berlant, en raison de ses promesses non tenues et de ses normes oppressives.
Pour nombre de femmes nées entre les années 1960 et 2000, l’amour était une quête existentielle. Dans les années 2000, sous les néons des discothèques de province, beaucoup cherchaient leur « grand amour » comme on passe une audition. Certaines passaient leurs nuits à déceler des signes de destin dans des regards ou des silences, tandis que d’autres noyaient leur solitude dans la lecture de Roland Barthes ou de Anna Karénine. Pourtant, cette quête a souvent mené à des déceptions amères, voire à des schémas de souffrance répétée.
« Pour ma génération et celles qui m’ont précédée, l’amour était synonyme de réussite », explique l’autrice de l’article, qui a elle-même confondu indifférence et charisme, narcissisme et talent. « Ne pas être choisie par un homme équivalait à finir comme cette ‘vieille tante célibataire’, dont la vie intime suscitait des silences gênés dans les familles. » Cette pression sociale a poussé de nombreuses femmes à accepter des relations déséquilibrées, par peur de l’exclusion. Pourtant, à 20 ans, les jeunes femmes d’aujourd’hui voient les choses différemment.
L’émergence d’une génération désillusionnée
Les étudiantes de 20 ans n’ont plus l’ambition de jouer les héroïnes romantiques. Elles sont formées pour repérer les « red flags » dès le premier rendez-vous. « Je n’ai pas envie de tomber amoureuse, surtout parce que je n’en ai pas besoin », confie une étudiante chinoise à l’autrice. Pour elle, un partenaire serait « sans aucun doute un frein dans mon parcours, il se mêlerait de mes décisions, serait jaloux, essaierait de me contrôler ». Sa camarade indienne renchérit : « Les femmes qui tombent amoureuses se laissent piétiner et perdent conscience d’elles-mêmes. Moi, je préfère éviter. » Une troisième étudiante, britannique, va plus loin : « L’amour est un mensonge. Mieux vaut être seule. »
Ces déclarations ne sont pas anecdotiques. Selon une étude menée par le groupe New Pluralists aux États-Unis, seulement 56 % des adultes de la génération Z déclarent avoir eu une relation amoureuse à l’adolescence, contre 69 % des milléniaux (nés entre 1981 et 1996) et 76 % de la génération X (née entre 1965 et 1980). En Italie, l’enquête GenerationShip 2024, publiée dans La Repubblica delle Donne, révèle que plus de 50 % des jeunes Italiens jugent le mariage, la cohabitation ou la parentalité comme des étapes « peu ou pas du tout importantes ».
Un phénomène démographique et culturel
Les chiffres sont parlants : en Europe, les foyers composés d’une seule personne ont augmenté de 17 % en dix ans, selon Eurostat. En Italie, un tiers des ménages sont désormais des ménages monopersonnels. Ces données ne reflètent pas seulement un changement de mode de vie, mais aussi une remise en question des modèles traditionnels. « La ‘crise du couple’ n’est pas seulement démographique, elle est aussi symbolique », analyse l’autrice. Elle y voit le symptôme d’une « sensibilité postromantique » : une prise de conscience collective des mécanismes de contrôle et d’oppression inhérents à l’idéal romantique.
Pour la philosophe Lauren Berlant, l’amour romantique a longtemps fonctionné comme un « cruel optimisme » – une promesse de bonheur éternel qui, dans les faits, enchaîne les individus à des désirs irréalistes et souvent nuisibles. « ‘Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants’ n’est plus une fin en soi, mais un dispositif d’oppression », souligne l’autrice. Désormais, l’amour exclusif et possessif est perçu comme une menace : « ‘Tu es à moi’ n’est plus une déclaration d’amour, mais une tentative de contrôle. »
Vers de nouveaux modèles relationnels ?
Face à ce constat, les jeunes générations expérimentent des formes alternatives d’affection. Certaines privilégient des relations non exclusives, d’autres développent des réseaux de solidarité élargis ou des liens spirituels forts. L’enjeu n’est plus de renoncer au désir, mais de le réinventer pour le rendre « durable et vivable ». Cela passe, par exemple, par une éducation sentimentale à l’école, comme le suggère l’autrice, ou par la reconnaissance des liens non officiels et non biologiques.
« C’est un travail d’imagination collective », explique-t-elle. En remettant en cause la primauté de l’amour romantique, on peut aussi déraciner l’idée de la famille nucléaire comme unique modèle de réussite. Cela permettrait de mieux comprendre les choix des femmes restées seules, ou des mères et grands-mères ayant subi des décennies de domination masculine. « L’amour en lui-même n’est pas remis en cause, mais les institutions qui l’ont organisé et discipliné, si. »
Pour l’autrice, cette évolution ouvre la voie à une liberté inédite : « Nous pourrions nous sentir à nouveau joyeusement libres de nous jeter dans les bras d’un inconnu et d’embrasser le risque, vertigineux et exquis, de la chute. » Mais cette liberté suppose aussi de repenser en profondeur les structures qui encadrent nos relations – et c’est là tout le défi.
Le rejet du couple traditionnel s’explique par plusieurs facteurs : la prise de conscience des normes patriarcales inhérentes à l’amour romantique, l’observation des échecs relationnels de leurs aînées, et une volonté d’autonomie face à des schémas perçus comme oppressifs. Selon Courrier International, cette génération identifie dès le premier rendez-vous des signes de danger (love bombing, trauma bonding), ce qui les pousse à éviter les relations déséquilibrées.
Les chiffres montrent une baisse des mariages, des naissances et de l’activité sexuelle dans les pays occidentaux, mais cela ne signifie pas la fin de l’amour. Selon l’autrice, il s’agit plutôt d’une mutation : l’amour n’est plus perçu comme un passage obligé, mais comme une option parmi d’autres. Les jeunes générations expérimentent des formes alternatives d’affection, comme des relations non exclusives ou des réseaux de solidarité élargis.