L’influenceuse Jessie Inchauspé, connue sous le pseudonyme Glucose Goddess sur les réseaux sociaux, prodigue dans son dernier ouvrage des recommandations alimentaires destinées aux femmes enceintes. Selon Franceinfo - Santé, ces conseils, bien que largement suivis par ses 6 millions d’abonnés, suscitent des réserves parmi les scientifiques.
Ce qu'il faut retenir
- Jessie Inchauspé, biochimiste et influenceuse, recommande aux femmes enceintes de limiter les pics glycémiques, de consommer de la protéine en poudre et de manger quatre œufs par jour dans son livre 9 mois qui comptent pour la vie.
- Ses affirmations sur les effets des pics de glycémie et la consommation d’œufs sont contestées par des experts, qui soulignent le manque de preuves scientifiques solides.
- Les recommandations nutritionnelles officielles pour les femmes enceintes restent basées sur une alimentation équilibrée, sans appel systématique à la supplémentation.
- L’influenceuse assume le caractère non médical de ses conseils, tout en s’appuyant sur des références scientifiques qu’elle met à disposition en ligne.
- Les spécialistes interrogés par Franceinfo - Santé mettent en garde contre les risques de culpabilisation ou de troubles du comportement alimentaire liés à des injonctions nutritionnelles trop strictes.
Une influenceuse biochimiste qui s’appuie sur la science, mais pas sur des avis médicaux
Née en 1992 à Biarritz, Jessie Inchauspé est titulaire d’une licence en mathématiques et d’un master en biochimie, selon sa biographie. Sous le pseudonyme Glucose Goddess, elle s’est fait connaître en promouvant des conseils visant à stabiliser le taux de glucose dans le sang. Son dernier livre, 9 mois qui comptent pour la vie, paru en mars 2026, cible spécifiquement les femmes enceintes. Dès l’introduction, elle précise que ses recommandations « sont fondées sur [sa] compréhension de la science et ne doivent pas être considérés comme des conseils cliniques ». Elle insiste : « Je suis biochimiste, pas médecin ».
Parmi ses préconisations, l’influenceuse recommande d’éviter les pics de glycémie, d’utiliser de la protéine en poudre et de consommer quatre œufs par jour. Pour étayer ses propos, elle fournit 75 pages de références scientifiques accessibles en ligne. Pourtant, comme le souligne Thibault Fiolet, docteur en santé publique et interrogé par Franceinfo - Santé, « toutes les études ne se valent pas. Un lecteur lambda n’est pas forcément capable de distinguer une bonne étude d’une mauvaise ».
Les pics de glycémie : un risque réel ou une interprétation excessive ?
Jessie Inchauspé affirme que les pics de glycémie pendant la grossesse « peuvent engendrer des effets durables » sur la santé du bébé. Elle évoque notamment une élévation de la glycémie du fœtus et une stimulation de l’inflammation dans son cerveau. Cependant, cette affirmation est largement nuancée par les experts. Delphine Mitanchez, présidente de la Société française de médecine périnatale, rappelle que « les pics de glycémie sont ennuyeux chez les femmes diabétiques, mais cela n’a jamais été prouvé pour celles qui ne le sont pas ».
Richard Beddock, chef de service à la maternité des Diaconesses à Paris, abonde dans ce sens. Pour ce gynécologue-obstétricien, l’influenceuse « surinterprète certaines choses ». Il ajoute : « Dire que le bébé aura plus de risques de développer un diabète de type 2 si la mère consomme trop de sucre, on ne peut pas le valider. D’autres paramètres doivent être pris en compte, comme un éventuel trouble de la glycorégulation chez la femme enceinte. »
Jessie Inchauspé cite une étude de 2022 portant sur 24 000 femmes sans diabète pour appuyer ses propos. Cette étude montre en effet que chaque hausse de glycémie chez la mère, même dans la fourchette « saine », peut influencer la glycémie du bébé, son niveau d’insuline et sa masse graisseuse. Cependant, comme le rappelle Thibault Fiolet, les chercheurs de cette étude n’ont mesuré la glycémie qu’une seule fois en début de grossesse, sans prendre en compte les pics post-repas. De plus, l’association entre la glycémie maternelle et la santé de l’enfant diminue lorsque d’autres variables (IMC, âge, éducation, antécédents familiaux) sont intégrées dans l’analyse.
Quatre œufs par jour : un apport en choline suffisant, mais pas une recommandation
Parmi les conseils de Jessie Inchauspé figure la consommation de quatre œufs par jour pour atteindre l’apport recommandé en choline, un nutriment essentiel au développement cérébral du fœtus. Selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), la choline est effectivement indispensable. Cependant, les études épidémiologiques suggèrent qu’une consommation de sept à huit œufs par semaine, soit environ un par jour, suffit pour couvrir les besoins.
Thibault Fiolet précise : « Consommer quatre œufs par jour, soit 28 œufs hebdomadaires, n’est recommandé par personne. » Cette pratique n’a d’ailleurs pas été évaluée dans des études scientifiques solides, confirme Delphine Mitanchez. Laurent Chevallier, médecin nutritionniste, ajoute que « les personnes qui mangent suffisamment de viande, de poisson et d’œufs n’ont généralement pas de carence en choline ». Il souligne que les femmes végétariennes ou véganes sont plus à risque, mais qu’une supplémentation en œufs n’est pas nécessaire pour les autres.
Jessie Inchauspé répond à ces critiques en indiquant que « l’œuf est l’une des meilleures sources naturelles de choline. Quatre œufs, c’est simplement une manière efficace d’atteindre l’apport nécessaire. Si on ne mange pas d’œufs, il y a d’autres aliments possibles ».
Protéines en poudre : une solution inutile dans les pays développés
Un autre pilier des recommandations de l’influenceuse concerne l’apport en protéines. Elle affirme que « près de 70 % des femmes enceintes ne consommeraient pas la quantité de protéines nécessaire à un développement optimal de leur bébé dès le deuxième trimestre ». Elle s’appuie pour cela sur une étude financée par le National Pork Board, un organisme dont l’objectif est de promouvoir la consommation de porc. Les auteurs de cette étude, publiée dans la revue Nutrients, sont des employés d’Exponent, Inc., un cabinet de conseil spécialisé dans l’alimentation.
Thibault Fiolet tempère cette affirmation : « Dans les pays développés, les déficiences en protéines sont extrêmement rares. Elles surviennent plutôt dans le cadre de pathologies, de régimes restrictifs ou avec l’âge. » Les données de la troisième étude individuelle nationale des consommations alimentaires (INCA3), menée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), montrent que les apports en protéines des Françaises sont globalement conformes aux recommandations.
Malgré ces éléments, Jessie Inchauspé recommande aux femmes enceintes de garder « à portée de main des protéines en poudre à incorporer à vos soupes ou à vos yaourts ». Elle présente ces compléments comme « ses meilleurs alliés » pendant sa grossesse et renvoie ses lectrices vers son site, où elle commercialise sa propre protéine en poudre. Pourtant, les spécialistes interrogés par Franceinfo - Santé sont unanimes : ils ne recommandent jamais de supplémentation systématique en protéines pour les femmes enceintes. « Le meilleur moyen de consommer des protéines reste une alimentation de qualité », confirme Richard Beddock.
L’épigénétique et la programmation fœtale : un concept à nuancer
Le livre de Jessie Inchauspé s’appuie sur le concept de programmation fœtale, selon lequel l’alimentation pendant la grossesse influencerait la santé de l’enfant pour toute sa vie. Ce champ de recherche, lié à l’épigénétique, étudie comment des facteurs environnementaux modifient l’expression des gènes. Richard Beddock reconnaît que « ce que nous mangeons pendant la grossesse peut influencer la santé de notre enfant pour toute sa vie », mais il rappelle que d’autres facteurs entrent en jeu : médicaments, toxiques (alcool, tabac), ou encore état psychologique.
Delphine Mitanchez souligne que « nous avons des données épigénétiques chez les modèles animaux, mais peu chez les humains ». Les études chez l’humain montrent des corrélations, mais pas de liens de causalité. Par exemple, l’obésité maternelle est associée à l’obésité de l’enfant, mais il est impossible d’établir si cette corrélation est due à l’exposition pendant la grossesse, à un fonds génétique, ou à l’alimentation durant l’enfance. « On ne peut pas y répondre formellement », explique-t-elle.
Jessie Inchauspé nuance elle-même son propos : « Je ne crée pas de nouvelles recommandations basées sur l’épigénétique. J’utilise ce champ scientifique pour aider les lectrices à comprendre pourquoi la nutrition pendant la grossesse est considérée comme importante par les autorités de santé publique. » Elle reconnaît par ailleurs que « l’alimentation n’est pas le seul facteur impliqué dans l’obésité, le diabète ou les troubles psychologiques ».
Le risque des injonctions nutritionnelles : culpabilisation et troubles du comportement alimentaire
Richard Beddock met en garde contre les conséquences potentielles des conseils de Jessie Inchauspé. Il craint que certains messages, comme l’idée que l’alimentation de la mère détermine la santé de l’enfant à vie, puissent générer de l’anxiété ou des troubles du comportement alimentaire chez les femmes enceintes. « Dire “Prenez soin de votre alimentation” relève du bon sens, mais certaines personnes n’ont pas cette lecture », explique-t-il.
Cette préoccupation est partagée par Laurent Chevallier, qui observe une multiplication des « injonctions » auprès des femmes enceintes. « Cela peut être source de stress, et trop d’anxiété chez la mère peut perturber le développement fœtal, au même titre qu’une mauvaise nutrition », rappelle Delphine Mitanchez. Jessie Inchauspé reconnaît que la culpabilité ne doit pas peser sur les femmes. « Si une femme enceinte n’atteint pas les apports recommandés, ce n’est pas de sa faute », déclare-t-elle. Elle pointe plutôt du doigt un « système qui informe encore trop peu sur les recommandations officielles », ainsi qu’un environnement alimentaire « ultra-transformé et appauvri en nutriments ».
Si Jessie Inchauspé continue de défendre ses conseils, ses détracteurs appellent à une plus grande prudence dans la diffusion de recommandations nutritionnelles, surtout lorsqu’elles s’adressent à un public vulnérable comme les femmes enceintes. La prudence et l’équilibre, rappellent-ils, doivent guider toute approche visant à promouvoir la santé.
Selon l’Anses, les apports journaliers recommandés en protéines pour une femme enceinte sont de 1,2 g par kilogramme de poids corporel, soit environ 71 g par jour pour une femme de 60 kg. Ces besoins peuvent être couverts par une alimentation équilibrée, sans recourir systématiquement à des compléments.
Les experts soulignent que certaines affirmations de l’influenceuse reposent sur des études dont les conclusions sont extrapolées ou mal interprétées. Ils rappellent que les preuves scientifiques solides manquent pour étayer des recommandations aussi strictes, comme la consommation de quatre œufs par jour ou l’utilisation systématique de protéines en poudre.