Depuis quelques années, les archives des hôpitaux psychiatriques attirent de plus en plus de personnes en quête de réponses sur le passé de leurs aïeux. Selon Franceinfo - Santé, des enfants, petits-enfants ou neveux fouillent désormais dans ces dossiers médicaux longtemps restés secrets, parfois au prix de découvertes troublantes.
Ce qu'il faut retenir
- 500 000 documents médicaux sont conservés aux archives de l’hôpital psychiatrique Ville-Evrard, en Seine-Saint-Denis.
- La loi autorise la consultation des dossiers médicaux 25 ans après le décès du patient ou 120 ans après sa naissance en l’absence d’acte de décès.
- Nastasia Time a retracé l’histoire de sa grand-tante Hélène, internée à 19 ans pour schizophrénie et décédée après 11 ans d’hospitalisation.
- Odile Maldonado a découvert le dossier de son oncle, interné pendant 35 ans à l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard.
- Des figures connues comme Camille Claudel ou Antonin Artaud figurent parmi les dossiers librement consultables.
Parmi les archives les plus consultées, celles de l’hôpital psychiatrique Ville-Evrard (Seine-Saint-Denis) abritent 2,6 kilomètres de récits de vie enfermés pendant des décennies. De plus en plus de descendants s’y rendent pour lever le voile sur l’histoire de leurs ancêtres, souvent placés en institution psychiatrique de force. La loi encadre désormais cette pratique : un dossier médical devient librement communicable 25 ans après le décès du patient, ou 120 ans après sa naissance si aucun acte de décès n’est disponible, précise Anne-Pascale Saliou, responsable des archives.
Cette démarche, qui dépasse parfois le simple intérêt historique, permet à des familles de donner une sépulture symbolique à leurs proches oubliés. C’est le cas de Nastasia Time, qui a reconstitué le parcours de sa grand-tante Hélène, internée en 1941 à l’âge de 19 ans pour schizophrénie. « Elle a été oubliée de tous dans ma famille. Quand j’ai découvert son histoire dans les archives, je me suis dit qu’il fallait lui redonner une place », explique-t-elle. Hélène, femme de ménage, a été transférée entre plusieurs établissements avant de mourir à Plouguernével en 1952, après onze années d’enfermement.
Les archives révèlent des détails poignants, comme le poids d’Hélène à son arrivée à Villejuif : 54,5 kg, puis 40 kg quelques mois plus tard. Les lettres retrouvées dans son dossier, notamment celle d’une mère qui ne s’est jamais présentée lors d’une visite, illustrent l’isolement et la détresse des internés. Pour Nastasia Time, cette quête dépasse la curiosité personnelle. « C’est une façon de remettre de la justice et de comprendre pourquoi ces femmes ont été enfermées », souligne-t-elle. Son travail a également donné lieu à la création d’un podcast, transformant cette recherche en héritage familial.
Odile Maldonado, elle, a découvert le dossier de son oncle, interné pendant 35 ans à Ville-Évrard. « Je ne savais rien sur lui. Ma mère parlait parfois de son frère, mais sans donner de détails. Ça m’a fait un choc », confie-t-elle. Le dossier révèle une « demande de placement volontaire pour traiter une aliénation mentale », un terme aujourd’hui obsolète mais révélateur des pratiques de l’époque. Ces révélations, bien que difficiles, permettent aux familles de mieux appréhender leur propre histoire.
Des archives qui révèlent l’histoire de la psychiatrie française
Les hôpitaux psychiatriques conservent les traces de destins brisés, mais aussi de figures emblématiques de la culture française. À Ville-Evrard, comme dans d’autres établissements, il est possible de consulter les dossiers de personnalités comme la sculptrice Camille Claudel ou l’écrivain Antonin Artaud, tous deux internés dans des circonstances controversées. Ces archives offrent un éclairage inédit sur les méthodes de l’époque et les conditions de vie des patients.
Les demandes d’accès se multiplient, portées par une prise de conscience collective sur l’importance de la mémoire familiale. « On assiste à une forme de rattrapage historique », observe un archiviste sous couvert d’anonymat. Les dossiers médicaux, souvent rédigés dans un langage aujourd’hui révolu, permettent de retracer les parcours individuels avec une précision parfois glaçante. Les conditions d’internement, les transferts entre établissements ou les annotations des médecins y sont consignées sans fard.
Pourtant, ces recherches ne sont pas sans conséquences émotionnelles. Découvrir que son proche a été interné pour des motifs aujourd’hui considérés comme contestables – comme une simple différence de comportement ou une maladie mentale mal comprise – peut bouleverser les certitudes familiales. Certains descendants choisissent alors de transformer cette quête en acte militant, en publiant des témoignages ou en participant à des débats sur l’histoire de la psychiatrie.
Une loi qui facilite l’accès, mais des obstacles persistent
La loi de 2022 sur l’accès aux archives médicales a simplifié les démarches pour les familles. Pourtant, des obstacles administratifs ou techniques peuvent freiner les recherches. Certains établissements, notamment dans les régions moins dotées en moyens, peinent à numériser leurs fonds. « Le délai de 25 ans après le décès est un minimum, mais il faudrait aller plus loin pour certaines pathologies », estime un historien spécialiste de la psychiatrie.
Les associations de défense des droits des patients appellent à une ouverture plus large des archives, notamment pour les cas d’internement abusif. « Ces dossiers sont des témoignages précieux, mais ils ne doivent pas servir à réécrire l’histoire au seul prisme de la souffrance », rappelle une militante. Pour les familles, l’enjeu est double : accéder à la vérité tout en respectant la mémoire de leurs proches.
Pour les familles encore en quête de réponses, ces évolutions ouvrent de nouvelles perspectives. Certains, comme Nastasia Time, transforment leur enquête en engagement public, espérant que ces histoires oubliées aideront à mieux appréhender les enjeux contemporains de la santé mentale. D’autres, plus réservés, préfèrent conserver ces révélations dans l’intimité de leur cercle familial. Une chose est sûre : l’ouverture des archives psychiatriques a engagé un mouvement irréversible de réappropriation de l’histoire familiale.