Lors d’une visite dans l’usine MBDA de Bourges (Cher), le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, a plaidé pour une accélération significative de la production de missiles en Europe. L’objectif affiché est clair : dépasser la Russie en volume de fabrication, afin de dissuader Moscou de poursuivre ses attaques contre l’Ukraine et les États membres de l’UE. Cette annonce s’inscrit dans un contexte où l’industrie européenne, sollicitée par la guerre en Ukraine, peine à suivre le rythme imposé par Moscou.

Ce qu'il faut retenir

  • Le commissaire européen Andrius Kubilius a appelé à accélérer la production de missiles pour dépasser la Russie en volume de fabrication.
  • MBDA, basé à Bourges, produit notamment les pièces des missiles Aster, concurrents des Patriot américains, essentiels pour la défense ukrainienne.
  • L’Ukraine a subi 2 000 attaques de missiles en 2025, dont 900 missiles balistiques, nécessitant entre deux et trois interceptes par missile balistique.
  • La production annuelle des missiles Aster a été multipliée par cinq entre 2024 et 2025, avec un objectif de doublement en 2026.
  • MBDA a lancé un plan d’investissement de 5 milliards d’euros, dont 2 milliards en France, et augmenté ses effectifs de 50 % à Bourges.
  • Safran, à Montluçon, a multiplié par quatre sa production d’AASM, des kits de guidage pour bombes, avec une ambition de hausse de 240 % de ses stocks.

Cette visite s’inscrit dans le cadre d’un « missile tour » engagé par Andrius Kubilius auprès des principaux fabricants européens de missiles. L’enjeu est double : soutenir l’Ukraine, qui subit un rythme soutenu d’attaques, et renforcer la capacité de défense de l’Europe. « Pour le moment, la Russie produit plus que nous dans différents domaines, et parfois de beaucoup. Nous devons donc vraiment passer à la vitesse supérieure et afficher très clairement l’ambition de dépasser la Russie en termes de production », a déclaré Kubilius lors de son déplacement, comme le rapporte BFM Business.

L’Ukraine, confrontée à une pression constante depuis l’invasion russe de 2022, subit un rythme d’attaques qui met à rude épreuve ses capacités de défense. En 2025, Kiev a recensé plus de 2 000 attaques de missiles, dont près de 900 missiles balistiques. Pour intercepter un seul de ces missiles balistiques, il faut compter sur deux à trois missiles de type Patriot, selon le commissaire européen. Or, la production annuelle des États-Unis, principal fournisseur de ces systèmes, ne dépasse pas 750 Patriot par an. De plus, Washington doit reconstituer ses stocks, déjà amputés par les tensions au Moyen-Orient.

Cette situation place l’Europe dans une position délicate. « C’est extrêmement important que dès maintenant on se mette à travailler pour les besoins ukrainiens et à la manière dont l’industrie européenne peut y répondre dans le temps court », a souligné Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées, qui accompagnait Kubilius lors de cette visite. La France, de son côté, a prévu un budget de 8,5 milliards d’euros supplémentaires pour sa loi de programmation militaire, portant le total à 26 milliards d’euros entre 2024 et 2030, dont une partie sera consacrée aux munitions.

MBDA à Bourges : un plan d’investissement ambitieux pour répondre à l’urgence

MBDA, le groupe européen spécialisé dans les missiles, est en première ligne pour répondre à cette demande accrue. Basé à Bourges, l’industriel produit notamment les pièces mécaniques des missiles Aster, un système de défense aérienne franco-italien conçu pour contrer les menaces aériennes. La production de ces missiles a déjà été multipliée par cinq entre 2024 et 2025, et un nouveau doublement est prévu en 2026, selon Hervé de Bonnaventure, conseiller militaire du PDG Eric Béranger. Le délai de fabrication, qui s’élevait à trois ans en 2022, a été ramené à 18 mois aujourd’hui.

Pour atteindre ces objectifs, MBDA a lancé un plan d’investissement de 5 milliards d’euros, dont 2 milliards dédiés à ses sites français. L’entreprise a également augmenté de 50 % ses effectifs à Bourges et accéléré l’acquisition de machines-outils. Pourtant, malgré ces efforts, les défis restent nombreux. « Un missile ce n’est pas un tube, c’est un avion de chasse miniaturisé », a expliqué Hervé de Bonnaventure en détaillant la complexité de la production d’un missile Aster. Un seul de ces missiles contient 40 000 composants, dont 60 % sont sous-traités. La fabrication d’une pièce clé, le « PIF », nécessite à elle seule une année de production et une cinquantaine d’opérations, un délai « très difficilement compressible ».

Safran à Montluçon : les AASM, une arme prisée en Ukraine

Lors de cette tournée européenne, Kubilius et Rufo se sont également rendus à Montluçon (Allier) chez Safran, où sont produits les AASM (Armement Air-Sol Modulaire). Ces kits de guidage et de propulsion transforment des bombes classiques en armes de précision capables d’être larguées à 70 kilomètres de leur objectif, sans crainte de brouillage. Leur efficacité en a fait une ressource stratégique pour l’Ukraine, la France et d’autres clients à l’export.

Safran a déjà quadruplé sa production d’AASM en 2025 par rapport à 2022, avec un total de 1 200 unités produites l’an dernier. L’entreprise vise désormais une augmentation de 240 % de ses stocks par rapport aux cibles initialement prévues. Pour y parvenir, une « augmentation significative » des cadences de production sera nécessaire, selon les informations recueillies sur place. « Cela va nécessiter une nouvelle hausse des cadences », confirme-t-on chez Safran.

Un contexte géopolitique en mutation

La visite de Kubilius intervient dans un contexte où les blocages politiques au sein de l’UE pourraient bientôt s’atténuer. La récente défaite électorale du Premier ministre hongrois Viktor Orbán laisse entrevoir la possibilité de débloquer le prêt de 90 milliards d’euros promis à Kiev, dont 60 milliards seraient dédiés à des besoins militaires. « La défaite politique de Viktor Orbán en Hongrie laisse entrevoir la possibilité du déblocage du prêt de 90 milliards d’euros de l’UE à Kiev », a estimé Kubilius.

Cette avancée, si elle se concrétise, pourrait renforcer significativement la capacité de l’Ukraine à se défendre face aux attaques russes. Pour l’Europe, l’enjeu est également de taille : non seulement répondre à l’urgence ukrainienne, mais aussi reconstituer ses propres stocks et moderniser ses arsenaux. « Les commandes viendront, il s’agit de pouvoir y répondre. Y compris pour notre réarmement », a rappelé Alice Rufo.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances clés pourraient influencer l’évolution de cette dynamique. D’abord, le déblocage du prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, dont une partie est dédiée à la défense, pourrait intervenir dans les prochains mois, sous réserve des négociations politiques au sein du Conseil européen. Ensuite, la montée en puissance des productions chez MBDA et Safran devrait se poursuivre en 2026, avec un doublement des volumes pour les missiles Aster et une augmentation significative des stocks d’AASM. Enfin, les prochaines réunions des ministres de la Défense de l’UE, prévues à l’automne, pourraient préciser les modalités de financement et de coordination entre États membres pour structurer une filière européenne intégrée.

Cette accélération industrielle marque un tournant pour l’Europe, qui cherche à réduire sa dépendance aux États-Unis et à renforcer sa souveraineté en matière de défense. Les prochains mois seront déterminants pour vérifier si les annonces se traduisent par des livraisons concrètes et une capacité réelle à dissuader Moscou.

L’objectif est double : d’une part, soutenir l’Ukraine face aux attaques massives de missiles russes en augmentant les livraisons de systèmes de défense, et d’autre part, renforcer la capacité de dissuasion de l’Europe face à une potentielle menace russe directe. Moscou produit actuellement plus de missiles que l’Europe dans plusieurs domaines, ce qui place l’UE en position de vulnérabilité stratégique.

Les principaux obstacles sont la complexité technique des missiles, qui nécessitent des années de production pour certains composants, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée et la dépendance à des sous-traitants pour 60 % des pièces des missiles Aster. Malgré les investissements massifs, certains délais de fabrication restent difficiles à compresser, comme la production de la pièce « PIF », qui prend près d’un an.