Une flûte en os aux notes cristallines, le surnay perçant l’air de ses mélodies aiguës, et des percussions évoquant les pas des villageois à travers les montagnes : autant de sons autrefois portés par les bergers, les mariages ou les rassemblements communautaires en Ouzbékistan. Désormais, ces trésors musicaux, menacés de disparition faute d’archivage, sont numérisés et accessibles en ligne grâce à la plateforme « Ohang », un projet culturel lancé en Ouzbékistan pour préserver un patrimoine immatériel longtemps négligé.
Ce qu'il faut retenir
- Une plateforme gratuite, OHANG, recense 24 instruments traditionnels ouzbeks et plus de 200 échantillons sonores, dont certains n’avaient pas été enregistrés depuis 40 à 50 ans.
- Le projet documente des instruments rares comme le gajir nay, fabriqué à partir d’os d’oiseau, ou des mélodies de surnay oubliées.
- Tous les enregistrements seront accessibles sous licence publique, permettant une réutilisation libre dans des projets créatifs ou commerciaux.
- Le lancement officiel est prévu pour juin 2026, avec une première base de données centrée sur la région de Tachkent.
- À terme, la plateforme pourrait évoluer vers un espace collaboratif, mêlant remixes et créations entre musiciens traditionnels et artistes modernes.
Un catalogue numérique pour redonner vie à des traditions musicales en voie d’oubli
Selon Euronews FR, qui révèle ce projet, « Ohang » se présente comme le premier catalogue numérique entièrement dédié à la musique traditionnelle ouzbèke. Il rassemble des mélodies, des enregistrements d’instruments et des banques de sons, le tout en accès libre pour les créateurs. L’enjeu ? Combler un déficit d’accès et de connaissance, alors que les producteurs contemporains puisent de plus en plus dans les motifs folkloriques, mais se heurtent à des archives fragmentées ou inexistantes.
« Les non-spécialistes confondent souvent les motifs locaux avec la musique arabe, azerbaïdjanaise ou turkmène », explique Uktam Khakimov, expert du patrimoine culturel immatériel. « Lorsqu’on cherche « musique ouzbèke » sur les plateformes de musique de stock, les résultats pertinents manquent souvent, ou bien les plateformes proposent des morceaux sans rapport. » Une situation qui a motivé la création de cette initiative, soutenue par Uzbektelecom.
Des expéditions de terrain pour sauver des sons disparus
Le projet a démarré par des expéditions de terrain en décembre 2025, menées dans la région de Tachkent et ses alentours. L’équipe, coordonnée par Maftuna Abdugafurova, a sillonné les villages reculés, les ateliers d’artisans et les studios locaux pour identifier des musiciens traditionnels et des facteurs d’instruments. Les séances d’enregistrement, réalisées ensuite en studio professionnel, ont permis de capturer des pièces rares, comme les mélodies de surnay jouées pour la première fois depuis des décennies.
Parmi les découvertes les plus marquantes figure le gajir nay, un instrument à vent fabriqué à partir d’un os d’aile d’un oiseau charognard. « Dans l’Antiquité, ces instruments étaient utilisés par les bergers et les habitants des montagnes pour garder les troupeaux », précise Uktam Khakimov. D’autres instruments, comme le sibizga ou les motifs régionaux de doira, ont également été documentés, ainsi que les traditions percussives de Boukhara, certaines reconstruites de zéro.
« Ces enregistrements sont importants non seulement pour les créateurs, mais aussi pour la recherche et la préservation à venir. »
Une conservation rigoureuse du son originel
L’une des priorités du projet a été de préserver l’authenticité des instruments lors des enregistrements. « Pour nous, il était essentiel que l’enregistrement professionnel ne modifie pas le son authentique », souligne Uktam Khakimov. « Nous avons travaillé avec des ingénieurs du son qui savent comment ces instruments sonnent dans la réalité. » Le défi technique consistait à éviter toute altération numérique, l’objectif étant de restituer fidèlement le timbre et la résonance naturelle des instruments.
« L’objectif principal n’était pas d’“améliorer” l’instrument par le traitement, mais de saisir son son véritable, dans sa forme d’origine », ajoute-t-il. Cette approche garantit que les échantillons sonores pourront être utilisés par des compositeurs ou des producteurs sans perdre leur identité culturelle.
Un accès libre et respectueux, pour une réutilisation créative
La plateforme OHANG sera entièrement gratuite et sans abonnement. « Tous les enregistrements seront publiés sous une licence d’utilisation publique », indique Khasanov, représentant d’Uzbektelecom. Les utilisateurs pourront télécharger les pistes pour les intégrer dans des vidéos, des films, de la publicité ou de la musique. La seule restriction portera sur la revente de contenus non modifiés, afin d’éviter toute exploitation commerciale abusive ou décontextualisée.
« Nous voulons que ces enregistrements soient largement utilisés, mais qu’ils ne soient pas détournés ou utilisés de manière à déformer ou à manquer de respect à la culture », précise Khasanov. Ce cadre éthique vise à concilier accessibilité et préservation du sens originel des œuvres.
Vers une fusion entre tradition et modernité
Le lancement officiel de la plateforme est prévu pour juin 2026. Dans un premier temps, elle proposera les enregistrements des expéditions menées autour de Tachkent. Puis, elle s’étendra progressivement à l’ensemble du pays. « Ce n’est qu’un début », déclare Maftuna Abdugafurova. « Nous poursuivrons les expéditions à travers l’Ouzbékistan et enrichirons progressivement le catalogue. »
À plus long terme, OHANG pourrait évoluer vers un espace collaboratif, où des DJ, des producteurs ou des artistes contemporains pourraient remixes les sons traditionnels. « Nous constatons déjà l’intérêt de DJ et de producteurs », note Sardor Babayev, directeur de création du projet. « La plateforme peut devenir un pont entre la musique traditionnelle et les genres modernes. »
Un héritage culturel à partager sans frontières
Avec OHANG, l’Ouzbékistan s’engage dans une démarche pionnière de sauvegarde numérique, tout en offrant une porte d’entrée vers son patrimoine musical pour les nouvelles générations. Le projet rappelle une tendance plus large, où de nombreux pays revisitent leurs traditions via des outils technologiques, afin de les rendre à la fois visibles et vivantes.
Quels seront les premiers projets créatifs à s’emparer de ces archives ? La plateforme parviendra-t-elle à fédérer une communauté internationale autour de ces sons ? Autant de questions qui trouveront peut-être des réponses dès l’été prochain.
Parmi les 24 instruments recensés, on trouve le gajir nay (flûte en os d’oiseau), le surnay (hautbois traditionnel), le sibizga (flûte à anche), ainsi que des percussions comme la doira. Certains de ces instruments n’avaient pas été enregistrés depuis 40 à 50 ans.