Quatre associations d’aide aux livreurs ont déposé plainte, mercredi 22 avril 2026, auprès du parquet de Paris contre les plateformes Deliveroo et Uber Eats, accusant leurs modèles économiques de reposer sur une exploitation systémique de travailleurs précaires. Selon Franceinfo - Santé, cette procédure judiciaire inédite vise à qualifier ces pratiques de « traite d’êtres humains ».

Ce qu'il faut retenir

  • Quatre associations ont porté plainte contre Deliveroo et Uber Eats pour « traite d’êtres humains » auprès du parquet de Paris le 22 avril 2026.
  • Les plaignants dénoncent des conditions de travail dangereuses, des rémunérations inférieures au Smic horaire et l’absence de protection sociale.
  • L’avocat des associations, Me Thibault Laforcade, dénonce un « engrenage algorithmique » exploitant la vulnérabilité des livreurs, souvent sans-papiers ou en situation précaire.
  • Une action de groupe pour discrimination est également engagée devant la justice civile, visant à obtenir des indemnisations pour les livreurs lésés.
  • Uber Eats conteste les chiffres avancés, affirmant que les livreurs se connectent en moyenne 26 heures par semaine, et non 60.

Une plainte pénale et civile pour des conditions de travail jugées indignes

Les quatre associations – dont la Maison des coursiers de Paris – ont saisi la justice pour dénoncer ce qu’elles qualifient d’« exploitation organisée » par les plateformes. Leur avocat, Me Thibault Laforcade, décrit dans un entretien à France Inter des livreurs contraints de travailler « jusqu’à 60 heures par semaine » pour des revenus « largement inférieurs au Smic horaire », sans couverture sociale ni stabilité. « À partir du moment où le système économique est allé jusqu’à piocher dans une main-d’œuvre qui n’a pas d’autre choix que d’accepter des conditions que tout autre être humain ne pourrait pas accepter, seule la justice peut y mettre un terme », a-t-il souligné.

Parallèlement à cette plainte pénale, une action de groupe pour discrimination a été engagée devant la justice civile. L’objectif ? Obtenir réparation pour les préjudices subis par les livreurs au quotidien. Une démarche également inédite dans ce secteur, où les travailleurs, souvent étrangers et en situation administrative fragile, subissent un « cercle vicieux » selon les associations.

Des livreurs en situation de précarité extrême, selon les associations

À la Maison des coursiers de Paris, dans le 10ᵉ arrondissement, des dizaines de livreurs se rendent chaque jour pour bénéficier d’un soutien social, juridique ou médical. Leur coordinatrice, Circé Liénart, décrit une dégradation des conditions de travail depuis la fin de la crise sanitaire. « On a ouvert en septembre 2021, à la fin des confinements, et il y a eu une très forte demande », explique-t-elle. « Mais depuis cinq ans, on observe une baisse des rémunérations et une complexification des tâches. Dernièrement, les livreurs n’ont même plus accès à leurs revenus mensuels : ils doivent additionner chacune de leurs factures. »

Selon elle, les plateformes profitent de la vulnérabilité de ces travailleurs – majoritairement étrangers, souvent sans-papiers ou titulaires de titres de séjour précaires – pour leur imposer des courses « très mal rémunérées ». « Ils sont vraiment dans une situation de survie au jour le jour, sans régularisation possible par le travail, puisque ce n’est pas un emploi salarié », précise-t-elle.

Uber Eats conteste les accusations et avance ses propres chiffres

Face à cette plainte, Uber Eats a réagi jeudi 23 avril 2026 via un communiqué transmis à Franceinfo - Santé, qualifiant de « sans fondement » les accusations portées contre la plateforme. L’entreprise reconnaît que « le modèle des plateformes peut être discuté », mais rejette toute assimilation à une « traite des êtres humains ».

Uber Eats avance également des chiffres différents concernant le temps de travail des livreurs. Selon ses données, ceux-ci se connectent en moyenne 26 heures par semaine – un chiffre qui inclut « le temps d’attente, d’approche et de course ». La plateforme précise que 58 % des livreurs se connectent moins de 30 heures hebdomadaires. Concernant les rémunérations, Uber Eats assure qu’une « garantie minimale de revenu horaire existe à 14 euros », tout en critiquant une confusion entre « heures de travail » et « heures connectées » dans le rapport des associations.

Un contexte économique et social sous tension

Les associations rappellent que la crise du Covid-19 a accéléré l’arrivée massive de livreurs sur ces plateformes, attirés par la flexibilité du statut. Pourtant, cinq ans après la fin des confinements, la situation s’est dégradée : baisse des tarifs, augmentation des frais cachés et pression algorithmique constante pèsent sur les travailleurs. « Les plateformes compliquent leur tâche au quotidien », déplore Circé Liénart, soulignant que certains livreurs doivent désormais « additionner chacune de leurs factures » pour estimer leur revenu mensuel.

Cette plainte intervient dans un contexte où les débats sur le statut des livreurs – indépendants ou salariés déguisés – s’intensifient en France. Plusieurs rapports parlementaires et décisions de justice récentes ont pointé les dérives des modèles économiques des plateformes, sans pour autant aboutir à une régulation claire.

Et maintenant ?

Le parquet de Paris doit désormais décider s’il ouvre une enquête préliminaire ou classe sans suite la plainte. Si l’affaire est instruite, les associations espèrent que la justice reconnaisse la responsabilité des plateformes et ordonne des mesures correctives, voire des indemnisations collectives. Une audience devant le tribunal judiciaire pour l’action de groupe pourrait être programmée d’ici la fin de l’année 2026. Dans l’intervalle, les négociations entre les pouvoirs publics, les plateformes et les représentants des livreurs devraient s’intensifier, alors que le gouvernement a déjà lancé des consultations sur la régulation du secteur.

Cette affaire pourrait ainsi devenir un cas d’école pour évaluer l’efficacité de la justice face aux modèles économiques des géants du numérique, et déterminer si les travailleurs des plateformes pourront enfin bénéficier d’un cadre protecteur.

Les associations signataires de la plainte ne sont pas toutes nommées dans les informations disponibles. Cependant, la Maison des coursiers de Paris, coordinée par Circé Liénart, fait partie des plaignants et joue un rôle central dans l’accompagnement des livreurs. Les autres associations, bien que non citées explicitement, interviennent probablement dans la défense des droits des travailleurs des plateformes.

Les associations s’appuient sur des témoignages de livreurs, des relevés de connexions et de revenus, ainsi que sur des analyses de leur avocat, Me Thibault Laforcade, qui décrit un système exploitant la vulnérabilité des travailleurs. Ces éléments doivent être détaillés dans les pièces jointes à la plainte déposée auprès du parquet de Paris.