Depuis quelques mois, les réseaux sociaux égyptiens ont été le théâtre d’une série d’observations insolites : des crocodiles du Nil, espèce pourtant réputée cantonnée aux eaux du sud du pays, ont été repérés dans des zones urbaines et périurbaines, loin de leur habitat naturel. Selon nos confrères de Courrier International, qui citent des sources locales, deux spécimens ont été capturés en juin et juillet 2025 dans la région du Grand Caire, soulevant des questions sur les causes de cette migration inhabituelle. Le premier, un jeune crocodile d’environ un mètre de long, a été aperçu dans un canal d’irrigation du village de Hasafa, au nord de la capitale, avant d’être capturé et relâché dans le lac Nasser, formé par le barrage d’Assouan, le 29 juin 2025. Quelques jours plus tard, un second animal, de taille plus imposante, a semé la panique dans le village de Chabramant, dans la banlieue sud du Caire, avant d’être également intercepté par les autorités.

Ce qu'il faut retenir

  • Deux crocodiles du Nil ont été capturés en juin et juillet 2025 dans des zones périurbaines du Caire, loin de leur habitat naturel du lac Nasser.
  • Le premier spécimen, long d’environ un mètre, a été relâché dans le lac Nasser le 29 juin 2025 après sa capture à Hasafa.
  • Un second crocodile, de taille plus importante, a été intercepté à Chabramant, dans la banlieue sud du Caire, avant d’être remis en liberté dans son milieu naturel.
  • Les autorités égyptiennes attribuent cette présence inhabituelle à des élevages et commerces illégaux de crocodiles, bien que le phénomène reste à préciser.
  • Le barrage d’Assouan, inauguré en 1970, avait historiquement limité la migration des crocodiles vers le nord en formant le lac Nasser.

La présence de ces prédateurs dans des zones densément peuplées a surpris les habitants et les spécialistes. Traditionnellement, les crocodiles du Nil évoluent dans les eaux douces du sud de l’Égypte, notamment dans le lac Nasser, créé par le barrage d’Assouan, ou dans le fleuve lui-même en Haute-Égypte. Pourtant, ces dernières années, plusieurs signalements ont confirmé leur remontée vers le nord, une tendance que les experts attribuent à des perturbations environnementales et, désormais, à des activités illicites.

Ekram Al-Abassiry, directeur général des réserves naturelles du sud, a indiqué que « la multiplication des élevages clandestins et du trafic d’animaux exotiques » pourrait expliquer cette migration anormale. Dans une interview accordée à Mada Masr, un média indépendant égyptien dont les articles sont repris par Courrier International, il a souligné que « ces animaux, une fois relâchés ou échappés, cherchent des habitats adaptés, même en milieu urbain, où les canaux d’irrigation et les zones humides artificielles leur offrent des conditions de survie ».

Le phénomène n’est pas isolé. Depuis plusieurs années, les autorités égyptiennes ont renforcé leur surveillance face à la recrudescence des trafics d’espèces protégées. Le crocodile du Nil, classé comme espèce vulnérable par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), fait l’objet de mesures de protection strictes. Son commerce est interdit sans autorisation officielle, et toute détention ou transaction illégale est passible de sanctions pénales. Pourtant, le marché noir de ces reptiles, recherchés pour leur peau, leur viande ou comme animaux de compagnie, continue de prospérer, alimenté par une demande locale et internationale.

Un retour en arrière impossible ? Le rôle du barrage d’Assouan dans l’histoire naturelle

Avant la construction du barrage d’Assouan en 1970, les crocodiles du Nil pouvaient migrer librement le long du fleuve, remontant jusqu’au delta et même en Méditerranée. Le barrage a fragmenté leur habitat en créant le lac Nasser, un réservoir de 525 kilomètres de long où la population de crocodiles s’est progressivement installée. Pourtant, les changements climatiques, la sécheresse et la réduction des zones humides ont depuis limité leurs déplacements vers le nord. Les signalements récents contredisent cette tendance, suggérant une rupture dans l’équilibre écologique traditionnel.

Les experts s’interrogent : s’agit-il d’une conséquence indirecte des élevages clandestins, où des animaux seraient relâchés après avoir atteint une taille trop importante pour être maintenus en captivité ? Ou bien d’une adaptation forcée due à la dégradation des écosystèmes naturels dans le sud du pays ? Une chose est sûre : les autorités égyptiennes semblent prises de court par cette situation. Le ministère de l’Environnement et du Développement local, en charge des opérations de capture, a reconnu que ces interventions étaient « exceptionnelles » et nécessitaient des moyens humains et logistiques adaptés.

Les captures effectuées en 2025 illustrent la difficulté à concilier protection de la biodiversité et lutte contre les trafics. Si le ministère a pu, à deux reprises, intercepter des crocodiles avant qu’ils ne causent des accidents, la question de leur origine reste entière. « Nous enquêtons sur les élevages suspects et les réseaux de trafic, mais les preuves sont difficiles à réunir », a confié un responsable du ministère sous couvert d’anonymat. Pour l’heure, aucune arrestation n’a été officiellement annoncée dans le cadre de ces affaires.

Un écosystème sous pression : les crocodiles, victimes collatérales des activités humaines

La présence de crocodiles en milieu urbain pose également des risques pour les populations locales. Bien que les cas d’attaques restent rares, les habitants des villages touchés ont fait part de leur inquiétude. « On ne s’attendait pas à croiser un crocodile en allant chercher de l’eau ou en se rendant aux champs », témoigne un agriculteur de Hasafa. Les autorités ont appelé à la prudence, recommandant aux riverains d’éviter les points d’eau isolés et de signaler toute observation suspecte.

Au-delà du danger potentiel, ces épisodes soulèvent une problématique plus large : la dégradation des habitats naturels du crocodile du Nil. Entre l’urbanisation galopante, la pollution des cours d’eau et la surpêche, les crocodiles voient leurs espaces vitaux se réduire. « Leur remontée vers le nord est un signe que leur milieu naturel est en crise », analyse un biologiste égyptien contacté par Mada Masr. « Cela devrait alerter sur l’urgence de protéger les zones humides restantes, comme le lac Nasser ou les marais du delta du Nil. »

Pourtant, les moyens alloués à la conservation restent limités. En 2024, le budget du ministère de l’Environnement égyptien pour la protection des espèces menacées s’élevait à seulement 15 millions de livres égyptiennes (environ 3,5 millions d’euros), un montant jugé insuffisant par les associations locales. « On dépense plus pour capturer des animaux errants que pour prévenir leur fuite », déplore un membre d’une ONG environnementale du Caire.

Et maintenant ?

Les autorités égyptiennes devraient renforcer leurs contrôles sur les élevages de reptiles et les points de vente d’animaux exotiques, souvent situés en périphérie des grandes villes. Une circulaire ministérielle, attendue pour la fin de l’année 2026, pourrait durcir les sanctions contre les trafiquants et imposer des audits réguliers dans les installations suspectes. Par ailleurs, des campagnes de sensibilisation seront menées auprès des populations riveraines pour limiter les risques de conflits entre humains et crocodiles.

Reste à savoir si ces mesures suffiront à endiguer le phénomène. Les spécialistes soulignent que tant que la demande en animaux exotiques persistera, les trafics continueront de prospérer, avec des conséquences imprévisibles sur les écosystèmes locaux. Une chose est certaine : l’Égypte, déjà aux prises avec des défis environnementaux majeurs, doit désormais composer avec une nouvelle menace, celle d’une faune sauvage en quête de nouveaux territoires.

En attendant, les autorités appellent à la vigilance. Quiconque soupçonne un trafic de crocodiles ou observe un spécimen en milieu urbain est invité à alerter immédiatement les services du ministère de l’Environnement. Une opération de capture réussie ne résout pas le problème de fond : celui d’un équilibre naturel rompu par l’homme, et dont les crocodiles du Nil sont aujourd’hui les premières victimes.

Plusieurs facteurs expliquent cette migration inhabituelle. Selon les autorités égyptiennes, la principale cause serait la multiplication des élevages clandestins et du trafic d’animaux, où des crocodiles, une fois relâchés ou échappés, cherchent des habitats adaptés. Les changements environnementaux, comme la sécheresse et la réduction des zones humides dans le sud du pays, jouent également un rôle. Enfin, les experts évoquent une possible adaptation forcée due à la dégradation des écosystèmes naturels.