D’un bout à l’autre du globe, les répercussions du conflit au Moyen-Orient continuent de se faire sentir bien au-delà des zones de combat. Selon RFI, l’archipel japonais, fortement dépendant des importations de produits pétroliers en provenance de cette région, subit de plein fouet les conséquences de la flambée des prix de l’énergie. Parmi les victimes collatérales de cette situation, une institution japonaise vieille de plusieurs siècles se trouve aujourd’hui en danger : le sentō, ces bains publics traditionnels où les habitants viennent se détendre et se laver.

L’augmentation spectaculaire des coûts du carburant a mécaniquement fait grimper les factures énergétiques des exploitants de ces établissements. Des établissements qui, pour beaucoup, peinent désormais à équilibrer leurs comptes. Un phénomène qui pourrait, à terme, condamner une partie de ces lieux emblématiques de la culture japonaise.

Ce qu'il faut retenir

  • Dépendance énergétique du Japon : Le pays importe l’essentiel de son pétrole du Moyen-Orient, une région en proie à des tensions géopolitiques majeures.
  • Flambée des coûts : Les prix du carburant ont atteint des niveaux historiquement élevés, grevant les marges des exploitants de sentō.
  • Menace sur une institution multiséculaire : Les bains publics traditionnels, pilier de la vie sociale japonaise, risquent de disparaître faute de rentabilité.
  • Impact sur les collectivités locales : Certaines communes pourraient être contraintes de fermer ces établissements, privant les habitants d’un service public essentiel.

Une tradition japonaise en péril

Le sentō n’est pas qu’un simple bain public : c’est un lieu de sociabilité, un espace où les générations se côtoient, où l’on échange des nouvelles après une journée de travail. Ces établissements, souvent modestes et gérés par des familles depuis des générations, incarnent une partie de l’âme du Japon. Pourtant, depuis plusieurs mois, leurs exploitants font face à une équation impossible. « Nous devons choisir entre maintenir nos tarifs à un niveau accessible pour nos clients et couvrir nos coûts énergétiques, qui ont doublé en un an », a témoigné Takeshi Tanaka, gérant d’un sentō dans le quartier d’Asakusa, à Tokyo, d’après RFI.

Certains propriétaires ont déjà réduit leurs heures d’ouverture, tandis que d’autres envisagent de fermer définitivement. Une situation d’autant plus alarmante que le vieillissement de la population japonaise rend ces lieux encore plus précieux pour les personnes âgées, souvent isolées chez elles.

Un cercle vicieux économique

La hausse des prix de l’énergie n’affecte pas seulement les exploitants de sentō. Elle touche aussi indirectement les clients, dont certains réduisent déjà leurs visites par mesure d’économie. « Les gens viennent moins souvent, et quand ils viennent, ils restent moins longtemps », explique Tanaka. Résultat : les recettes baissent, alors que les coûts, eux, ne cessent d’augmenter. Un cercle vicieux qui pourrait, à moyen terme, condamner un grand nombre de ces établissements.

Selon une étude publiée en 2025 par le ministère japonais de l’Économie, l’industrie des bains publics traditionnels a perdu près de 15 % de ses établissements depuis 2020. Une tendance qui s’est accélérée avec la crise énergétique actuelle. Les petites communes rurales, où ces bains jouent un rôle central dans la cohésion sociale, sont particulièrement touchées.

Des solutions envisagées, mais insuffisantes

Face à cette crise, certains exploitants tentent de s’adapter. Certains optent pour des systèmes de chauffage moins gourmands en énergie, tandis que d’autres se tournent vers des énergies renouvelables, comme le solaire. Mais ces solutions, souvent coûteuses à mettre en place, restent hors de portée pour beaucoup d’entre eux. « Nous avons installé des panneaux solaires, mais les subventions publiques ne couvrent que 30 % des coûts », précise Tanaka, qui estime que sans aide supplémentaire, son établissement ne survivra pas au-delà de 2027.

Le gouvernement japonais a bien annoncé des mesures d’urgence pour soutenir les petites entreprises, mais les critères d’éligibilité excluent souvent les sentō, considérés comme des commerces de proximité plutôt que comme des services publics. Une catégorisation qui agace les associations de défense du patrimoine culturel, comme Nihon Sentō Kyōkai, qui plaide pour un statut spécifique.

Et maintenant ?

Plusieurs scénarios sont envisageables dans les mois à venir. Si la crise énergétique persiste, le nombre de fermetures pourrait s’accélérer dès l’automne 2026, période où les températures baissent et où la fréquentation des bains publics atteint son pic. Une aide ciblée des pouvoirs publics, sous forme de subventions ou de réductions de taxes, pourrait enrayer la tendance, mais rien n’est garanti pour l’instant. Une chose est sûre : sans une réaction rapide, une partie du patrimoine culturel japonais risque de disparaître d’ici deux à trois ans.

Pour l’heure, Takeshi Tanaka et ses confrères continuent de se battre pour préserver leurs établissements. « Un sentō, c’est bien plus qu’un bain. C’est un lieu où l’on se sent chez soi », confie-t-il. Une institution qui, si rien n’est fait, pourrait bientôt ne plus être qu’un souvenir.