Un octogénaire a été condamné ce mercredi 20 mai 2026 à une amende de 5 000 euros pour « contestation publique de crime contre l'humanité », après avoir affirmé que le maréchal Pétain avait « sauvé » des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Jacques Boncompain, 85 ans, organisateur d'une messe en hommage au maréchal en novembre 2025 à Verdun (Meuse), était poursuivi pour des propos tenus devant des journalistes à l'issue de cet office.
Ce qu'il faut retenir
- Jacques Boncompain, président de l'Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (ADMP), a été condamné à 5 000 euros d'amende pour avoir déclaré que Pétain avait « sauvé au moins 700 000 juifs ».
- Le tribunal a estimé que ces propos constituaient une « minoration outrancière du nombre de victimes de la Shoah ».
- La décision de justice sera affichée dans le tribunal pendant deux mois à des fins pédagogiques.
- Me Pierre Brunisso, avocat de la Ligue des droits de l'Homme, a salué une condamnation « importante » pour rappeler que « l'histoire ne peut pas être falsifiée ».
- Boncompain a été partiellement relaxé pour une autre déclaration, celle selon laquelle Pétain était « le premier résistant de France ».
- L'octogénaire a indiqué envisager un recours, estimant avoir été condamné « sur des avis qui relèvent de la liberté d'expression ».
Une déclaration controversée devant la presse
Jacques Boncompain, président de l'ADMP, avait tenu des propos polémiques lors d'une conférence de presse organisée à Verdun le 15 novembre 2025, au terme d'une messe commémorative en hommage au maréchal Pétain. Selon une vidéo publiée par L'Est républicain, il avait affirmé devant de nombreux journalistes : « Pétain a sauvé, devant témoins je peux le dire, au moins 700 000 juifs ». Ces déclarations ont immédiatement suscité une vive polémique, d'autant que le régime de Vichy, dirigé par Pétain, a collaboré avec l'Allemagne nazie.
Le tribunal correctionnel de Verdun a considéré que cette affirmation relevait d'une « minoration outrancière » du nombre réel de victimes de la Shoah, estimé à environ six millions. Les juges ont également souligné que ces propos visaient à réhabiliter l'image du maréchal, dont le rôle dans la déportation des juifs de France est historiquement établi.
Une condamnation assortie d'une mesure de pédagogie
Outre l'amende, la présidente du tribunal a ordonné l'affichage intégral du jugement dans les locaux judiciaires pendant deux mois. Cette mesure s'inscrit dans une volonté de « pédagogie et de prévention de la récidive », a-t-elle précisé lors de l'énoncé du délibéré. L'audience s'est tenue en public, en présence des parties civiles et des associations de défense de la mémoire de la Shoah.
Me Pierre Brunisso, conseil de la Ligue des droits de l'Homme, a salué une décision « exemplaire » qui confirme, selon lui, que « la justice française, même quatre-vingts ans après la fin de la Shoah, ne faiblit pas contre ceux qui nient ou minorent cet événement historique ». « Cette condamnation est importante, a-t-il ajouté. L'histoire ne peut pas être falsifiée afin de rendre les idées de l'extrême droite acceptables. »
Une relaxe partielle sur une autre déclaration
Jacques Boncompain a en revanche été partiellement relaxé pour une autre phrase prononcée le même jour à Verdun. Il avait affirmé que Pétain était « le premier résistant de France ». Le tribunal n'a pas pu déterminer avec précision à quel moment cette déclaration avait été faite, faute d'éléments suffisants, notamment une vidéo compilant plusieurs de ses propos. Les juges n'ont donc pas pu caractériser l'infraction sur ce point précis.
L'octogénaire, qui n'était pas présent à l'audience, a réagi par téléphone auprès de l'AFP. Il a déclaré avoir été condamné « sur des avis qui relèvent de la liberté d'expression » et n'a pas encore pris de décision concernant un éventuel appel. Il souhaite d'abord en discuter avec son avocat, a-t-il indiqué.
Le contexte historique et les réactions des associations
Philippe Pétain, figure emblématique de la Première Guerre mondiale, s'est vu attribuer le surnom de « vainqueur de Verdun » après la bataille de 1916. En 1940, il a pris la tête du régime de Vichy, qui a collaboré avec l'Allemagne nazie. Condamné à mort en 1945 pour indignité nationale, sa peine a été commuée en prison à vie par le général de Gaulle. Il est décédé en détention sur l'île d'Yeu en 1951.
Les associations de défense de la mémoire de la Shoah ont réagi avec fermeté à cette affaire. La LICRA et l'Observatoire Juif de France ont salué une décision « alliant fermeté et pédagogie ». « Confirmer que la justice française ne faiblit pas contre ceux qui nient ou minorent la Shoah » était selon eux un message essentiel.
De son côté, le maire de Verdun, Samuel Hazard, avait réagi dès novembre 2025 en dénonçant un hommage « indécent » rendu à Pétain. « Je ne transigerai jamais avec les principes et les valeurs de la République. Celui qui a bafoué et mis en cause la République, c'est Pétain », avait-il déclaré.
Une thèse historiquement contestée
Lors de l'audience en mars 2026, ni Jacques Boncompain ni les deux témoins cités par la défense n'ont nié ou contesté les propos litigieux. Ils les ont au contraire justifiés en s'appuyant sur la thèse minoritaire de quatre historiens affirmant que Pétain aurait « protégé les juifs français ». Cette interprétation est pourtant largement contestée par la communauté historienne, qui rappelle le rôle actif du régime de Vichy dans la déportation des juifs vers les camps d'extermination.
Jacques Boncompain a maintenu ses déclarations, estimant avoir été victime d'un « guet-apens » orchestré par le maire de Verdun, qui avait demandé l'annulation de l'office. Le tribunal a rejeté cette argumentation, soulignant que Boncompain, en tant que président d'association, avait lui-même médiatisé l'organisation de la messe dans le but d'attirer de nouveaux adhérents. Les propos litigieux avaient été tenus lors d'un « monologue de 45 minutes » devant des journalistes locaux et nationaux.
Cette condamnation intervient dans un contexte où les questions mémorielles restent sensibles en France, près de huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle pose la question de la frontière entre liberté d'expression et devoir de mémoire, un débat qui pourrait resurgir lors d'autres affaires similaires.
Cette thèse, défendue par une minorité d'historiens, repose sur l'idée que Pétain aurait protégé les juifs français en refusant de livrer les étrangers résidant en zone libre. Cependant, elle ignore le rôle actif du régime de Vichy dans la collaboration avec l'Allemagne nazie, notamment à travers les rafles de 1942 et la déportation de plus de 75 000 juifs depuis la France vers les camps d'extermination. La majorité des historiens, ainsi que les travaux du Conseil d'État en 2023, ont confirmé la responsabilité pleine et entière de l'État français dans la Shoah.