Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa douzième année, l’historien Antoine Arjakovsky, directeur d’études au Collège des Bernardins à Paris, alerte sur l’ampleur inédite des crimes commis par la Russie et plaide pour une justice rapide. Dans un entretien accordé au Figaro, il salue la création d’un tribunal spécial dédié au crime d’agression russe, mais s’inquiète des lenteurs de la justice internationale face à ces exactions.

Ce qu'il faut retenir

  • Un tribunal spécial a été créé pour juger le crime d’agression russe en Ukraine, selon Le Figaro.
  • Antoine Arjakovsky souligne l’ampleur inédite des crimes russes en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
  • Plus de 40 millions d’Ukrainiens subissent depuis 2014 les conséquences de l’agression russe.
  • L’historien évoque une logique génocidaire russe contre le peuple ukrainien, citant notamment le livre de Victoria Amelina.
  • La justice internationale est critiquée pour sa lenteur à traiter ces dossiers.

Un pôle de recherche dédié aux crimes de guerre en Ukraine

Depuis 2025, le pôle de recherche du Collège des Bernardins, en collaboration avec l’Institut chrétiens d’Orient et l’Association Pour l’Ukraine, mène une étude approfondie sur les crimes commis en Ukraine. Selon Antoine Arjakovsky, ces exactions n’ont rien d’anodin : « C’est tout un peuple de plus de 40 millions de personnes qui subit depuis 12 ans les conséquences de l’agression russe. » Cette initiative s’inscrit dans un contexte où les crimes de guerre en Europe n’avaient plus atteint une telle ampleur depuis le conflit mondial de 1939-1945.

Parmi les sources mobilisées, l’historien cite le témoignage poignant de Victoria Amelina, écrivaine ukrainienne tuée par un missile russe à Kramatorsk en juin 2023. Dans son ouvrage Regarder les femmes regarder la guerre, publié en 2025, elle évoque, aux côtés de l’avocat Philippe Sands, une « logique génocidaire » de la part de Moscou contre le peuple ukrainien. Une analyse qui conforte la nécessité d’une réponse judiciaire immédiate.

Un tribunal spécial pour juger l’agression russe

Antoine Arjakovsky se félicite de la création récente d’un tribunal spécial chargé de statuer sur le crime d’agression russe en Ukraine. Pour lui, cette initiative marque une avancée majeure, car elle permet de cibler directement la responsabilité de l’État russe dans le déclenchement et la conduite de la guerre. « Il faut mettre fin à l’impunité des crimes russes », déclare-t-il. Cette position s’inscrit dans la continuité des demandes répétées de Kiev et de ses alliés occidentaux pour une accountability sans délai.

Pour autant, l’historien tempère son optimisme. Malgré l’existence de ce tribunal, les procédures judiciaires internationales peinent à suivre le rythme des exactions commises sur le terrain. « La lenteur de la justice internationale est un sujet de préoccupation majeure », confie-t-il. Entre enquêtes, collectes de preuves et coordination entre les juridictions, les délais s’accumulent, laissant parfois des années entre les faits et les condamnations potentielles.

La question des crimes de guerre et des responsabilités

L’enjeu n’est pas seulement symbolique : il s’agit de déterminer les responsabilités individuelles et collectives dans la planification et l’exécution des crimes. Antoine Arjakovsky rappelle que les crimes de guerre ne se limitent pas aux attaques contre les civils ou aux destructions massives d’infrastructures. Ils incluent également des stratégies de terreur, de déportation et de répression systématique, visant à briser la résistance ukrainienne.

Dans ce cadre, la reconnaissance de la logique génocidaire évoquée par Victoria Amelina prend tout son sens. Si une telle intention est établie par les juridictions compétentes, cela pourrait ouvrir la voie à des poursuites pour crime de génocide, un chef d’accusation bien plus lourd que celui de crime de guerre. « Imaginez l’ampleur de la tâche qui attend ce tribunal spécial », souligne Arjakovsky. « Des milliers de dossiers, des centaines de milliers de victimes, et une machine de propagande russe à démonter. »

Et maintenant ?

La création du tribunal spécial marque une étape importante, mais son efficacité dépendra de plusieurs facteurs : la rapidité de ses investigations, la coopération internationale pour l’extradition des suspects, et la capacité des États à faire pression sur Moscou pour obtenir des preuves. Les prochaines semaines pourraient être décisives, notamment autour de la date symbolique du 9 mai, où la Russie commémore la victoire de 1945. Une occasion pour l’Ukraine et ses alliés de rappeler l’urgence d’une justice sans frontières.

Par ailleurs, l’attention se porte aussi sur les mécanismes de financement de ces enquêtes. Entre les fonds alloués par l’Union européenne, les contributions des États membres et les partenariats avec des ONG, la question des ressources reste centrale. « Sans moyens humains et financiers, le meilleur tribunal ne servira à rien », avertit Arjakovsky.

Enfin, l’évolution du conflit sur le terrain influencera directement l’agenda judiciaire. Une escalade militaire pourrait compliquer les enquêtes, tandis qu’un cessez-le-feu prolongé offrirait davantage de temps aux enquêteurs. Pour l’heure, le cessez-le-feu actuel reste fragile, et aucun accord de paix n’est en vue.

— Antoine Arjakovsky est directeur d’études au Collège des Bernardins et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire des chrétiens d’Orient.

Le tribunal spécial est principalement chargé de juger le crime d’agression commis par la Russie contre l’Ukraine. Cela inclut les décisions politiques et militaires ayant conduit à l’invasion de février 2022, ainsi que les exactions ultérieures comme les attaques contre les civils, les déportations et les destructions massives d’infrastructures.

Plusieurs facteurs expliquent cette lenteur : la complexité des enquêtes nécessitant des preuves solides, les difficultés de coordination entre les juridictions internationales, les obstacles diplomatiques pour obtenir des preuves ou des témoignages, et parfois le manque de moyens financiers ou humains alloués à ces dossiers.