Le décret publié début mai 2026 a marqué le lancement officiel des travaux de déconstruction et d’assainissement de la centrale nucléaire de Fessenheim, en Alsace. Une étape cruciale pour l’avenir de la filière française, alors qu’EDF n’a jamais achevé le démantèlement complet d’un réacteur à ce jour. Selon Le Monde, les engagements pris par l’électricien public peinent pourtant à convaincre, dans un contexte où la crédibilité des calendriers et des moyens mobilisés est régulièrement questionnée.

Ce qu'il faut retenir

  • Le décret de début mai 2026 officialise le démarrage des travaux de déconstruction et d’assainissement du site alsacien de Fessenheim.
  • EDF n’a jamais achevé le démantèlement d’un réacteur nucléaire en France, ce qui rend ce projet sans précédent.
  • Les travaux sont jugés cruciaux pour l’avenir de la filière nucléaire française, alors que plusieurs réacteurs approchent de leur date de fermeture.
  • Les retards et les doutes sur la faisabilité technique alimentent les interrogations quant à la crédibilité des engagements d’EDF.

Un chantier historique pour la filière nucléaire française

Fessenheim, première centrale nucléaire française à être définitivement arrêtée en 2020, devient le laboratoire d’une opération sans précédent. Le site alsacien, composé de deux réacteurs de 900 MWe chacun, doit être entièrement démantelé d’ici 2040, selon le calendrier établi par EDF. Pourtant, comme le rappelle Le Monde, l’entreprise n’a encore jamais mené à bien un tel projet en France. Le précédent le plus proche reste la centrale de Brennilis, en Bretagne, dont le démantèlement s’est étalé sur plus de quarante ans, avec des retards successifs.

Les enjeux sont multiples : technique, bien sûr, avec la gestion des déchets radioactifs et la sécurisation des installations, mais aussi économiques et sociaux. Fessenheim employait encore près de 1 000 salariés au moment de son arrêt définitif. Leur reconversion et le maintien des compétences locales figurent parmi les priorités évoquées par EDF, qui promet un plan de sauvegarde de l’emploi sur dix ans.

Des doutes persistants sur la crédibilité du calendrier

Malgré les assurances répétées d’EDF, plusieurs observateurs et associations s’interrogent sur la faisabilité du projet dans les délais impartis. « Le calendrier annoncé par EDF est très ambitieux », a souligné Yves Marignac, porte-parole de l’association Sortir du Nucléaire. « Les retards accumulés sur d’autres chantiers, comme à Chooz ou à Creys-Malville, montrent que les aléas techniques sont souvent sous-estimés. »

Un rapport parlementaire publié en avril 2026 a également pointé du doigt le manque de transparence d’EDF sur les coûts réels de la déconstruction. Selon les estimations officielles, le projet devrait coûter entre 1 et 1,5 milliard d’euros, mais certains experts estiment que ce montant pourrait être revu à la hausse. Le rapport souligne par ailleurs l’absence de solution définitive pour le stockage des déchets les plus radioactifs, une question qui reste en suspens malgré les engagements pris par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Un défi technique et réglementaire de taille

Le démantèlement d’un réacteur nucléaire implique plusieurs phases distinctes, chacune présentant ses propres défis. La première consiste à évacuer le combustible usé, une opération déjà réalisée à Fessenheim en 2021. Vient ensuite le démantèlement des installations conventionnelles, puis celui des éléments radioactifs, comme la cuve du réacteur ou les générateurs de vapeur. Enfin, le site devra être assaini pour permettre sa réutilisation future, un processus dont la durée et le coût restent difficiles à anticiper.

Selon EDF, les travaux de déconstruction proprement dits devraient débuter en 2028, après une phase préparatoire de deux ans. « Nous avons tiré les leçons des retards passés et renforcé nos équipes dédiées », a indiqué un porte-parole de l’entreprise. Pourtant, les syndicats du site expriment des réserves. « Les moyens humains et financiers alloués sont insuffisants pour respecter le calendrier », a déclaré Laurent Thiebault, secrétaire général de la CGT Fessenheim. « On nous demande de faire en dix ans ce qui a pris vingt ans ailleurs. »

Et maintenant ?

La publication du décret de mai 2026 marque le coup d’envoi officiel des travaux, mais les prochaines étapes seront déterminantes. D’ici la fin de l’année, EDF devra soumettre à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) un dossier détaillé sur les méthodes de démantèlement retenues, ainsi qu’un calendrier révisé si nécessaire. Une première évaluation par l’ASN est prévue pour 2027, avant le début des opérations lourdes en 2028. Autant dire que la pression sera maximale dans les mois à venir.

Parallèlement, le gouvernement devrait préciser les modalités de financement du projet, alors que le budget alloué par l’État reste flou. Une question qui pourrait ressurgir lors des débats parlementaires sur la programmation énergétique prévue pour 2027.

Reste une inconnue majeure : l’impact de ce chantier sur l’image de la filière nucléaire française. Alors que plusieurs pays européens accélèrent leur sortie du nucléaire, la réussite ou l’échec du démantèlement de Fessenheim pourrait bien peser dans les choix futurs de Paris.