Des acteurs de la désinformation parviennent à contourner les dispositifs de modération de Meta pour continuer à générer des revenus sur Facebook, malgré des signalements répétés par les vérificateurs de faits. Selon Euronews FR, une étude conjointe menée par l’ONG What to Fix et l’organisation bosnienne Raskrinkavanje révèle que 51 pages Facebook, épinglées plus de dix fois pour diffusion d’infox, ont bel et bien été intégrées à des programmes de monétisation.
Ce qu'il faut retenir
- Sur 290 pages Facebook analysées en Bosnie, 51 ont été identifiées comme récidivistes dans la diffusion de désinformation et ont déjà bénéficié d’au moins un programme de monétisation.
- Un tiers de ces comptes avaient accès à plusieurs sources de revenus avant 2024, date à laquelle Meta a fusionné ses dispositifs en un seul programme d’invitation.
- 84 % des comptes sanctionnés pour non-respect des règles ont finalement retrouvé l’accès à la monétisation, souvent dans un délai d’un mois, voire de deux jours pour certains.
- Meta n’a pas précisé les seuils exacts déclenchant des restrictions pour récidive, malgré des engagements publics contre la désinformation.
Des comptes sanctionnés qui retrouvent leurs revenus
L’étude, publiée ce mardi 16 juin 2026, porte sur plus de 290 pages Facebook actives en Bosnie, toutes signalées à répétition par les partenaires de vérification de Meta pour diffusion de fausses informations. Parmi celles-ci, 51 ont été repérées pour avoir promu des contenus trompeurs à au moins dix reprises. Pourtant, ces mêmes comptes ont été ou sont toujours inscrits à des programmes de monétisation de la plateforme, selon les conclusions de Raskrinkavanje.
Avant 2024, un tiers de ces acteurs avaient même accès à plusieurs canaux de revenus, une situation facilitée par l’absence de fusion des dispositifs de monétisation. Neuf de ces comptes ont également reçu une invitation directe de Meta pour rejoindre le programme unifié, mis en place depuis l’an dernier. Ce dernier rémunère les créateurs en fonction des performances de leurs publications, sous réserve du respect des règles de la plateforme.
Un système de modération qui laisse des failles
Les auteurs de l’étude s’interrogent sur l’efficacité réelle des mécanismes de Meta. « Nos conclusions soulèvent d’importantes questions sur la capacité de Meta à tenir son engagement de démonétiser les récidivistes de la désinformation », a déclaré un porte-parole de What to Fix. Depuis l’élection américaine de 2016, l’entreprise collabore avec des vérificateurs indépendants pour limiter la propagation de contenus mensongers. Pourtant, ces dispositifs sont aujourd’hui réduits dans certains pays, remplacés par le système Community Notes, où les utilisateurs ajoutent des annotations pour contextualiser les publications suspectes.
Meta interdit officiellement de monétiser tout contenu qualifié de « faux » par ses partenaires vérificateurs. Selon l’entreprise, un contenu est considéré comme faux s’il repose sur des fausses citations, des affirmations invérifiables, des théories du complot ou des images détournées. Pourtant, l’étude révèle que l’entreprise ne communique pas clairement sur les critères déclenchant des restrictions permanentes. Résultat : parmi les comptes étudiés sanctionnés pour non-respect des règles, 84 % ont pu retrouver l’accès à la monétisation. Plus de la moitié étaient de nouveau actifs en moins d’un mois, et certains n’ont subi qu’une suspension de deux jours.
« Cela suggère que Meta a pu permettre à des acteurs restreints de continuer à monétiser des contenus sur Facebook, alors même qu’elle les avait correctement identifiés comme violant de manière répétée ses règles de monétisation. »
Des engagements européens sous surveillance
Les organisations à l’origine de l’enquête appellent désormais l’Union européenne à vérifier si Meta respecte pleinement ses obligations au titre du Digital Services Act (DSA) et du Code de bonnes pratiques sur la désinformation. Ce dernier prévoit notamment un engagement clair à « démonétiser la désinformation ». Les auteurs reconnaissent cependant les limites de leur étude : Meta ne conserve pas d’archives détaillées sur la monétisation des comptes, obligeant les vérificateurs à se baser sur des déclarations publiques et des archivages internes.
Il est possible que l’entreprise ait retiré d’autres comptes dans d’autres pays, en collaboration avec d’autres vérificateurs. Les auteurs précisent que leur analyse se concentre uniquement sur la Bosnie, sans prétendre à une vision exhaustive de la situation à l’échelle mondiale. Euronews FR a sollicité une réaction de Meta, sans obtenir de réponse à ce stade.
Pour l’heure, les acteurs de la désinformation semblent profiter de failles persistantes dans le système de modération de Facebook. Avec des suspensions souvent temporaires et des réintégrations rapides, la plateforme peine à garantir une application stricte de ses propres règles.
Le Digital Services Act est un règlement européen entré en vigueur en 2024 qui impose aux plateformes numériques des obligations renforcées en matière de modération des contenus, de transparence et de lutte contre la désinformation. Meta, en tant que grande plateforme, doit notamment démontrer qu’elle démonétise efficacement les comptes diffusant des fausses informations. En cas de non-respect, des sanctions financières pouvant aller jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires mondial peuvent être appliquées.