Le réalisateur polonais Pawel Pawlikowski, déjà auréolé d’un Oscar en 2015 pour Ida et d’un Prix de la mise en scène à Cannes en 2018 pour Cold War, revient en compétition officielle avec « Fatherland », un film en noir et blanc d’une grande rigueur formelle et narrative. Présenté jeudi 14 mai 2026 au Grand Théâtre Lumière dans le cadre du Festival de Cannes, ce road-movie déchirant explore le retour de l’écrivain allemand Thomas Mann en Allemagne, en 1949, à travers une Allemagne dévastée par la Seconde Guerre mondiale et divisée par la guerre froide.
Ce qu'il faut retenir
- Un film en noir et blanc, réalisé par Pawel Pawlikowski, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026 le 14 mai 2026.
- Le scénario suit Thomas Mann, prix Nobel de littérature en 1929, lors de son retour en Allemagne en 1949 pour recevoir le Prix Goethe, accompagné de sa fille Erika.
- Le film mêle road-trip et drame familial, opposant deux Allemagne sous influence américaine et soviétique, tout en explorant les tensions idéologiques de l’époque.
- L’écrivain y affronte le suicide de son fils Klaus, dont la mort survient dans les premières minutes du film, et les compromissions de ceux qui ont survécu à la guerre.
- Avec les acteurs Hanns Zischler, Sandra Hüller et August Diehl, le film sera distribué en salles par Pathé Films, sans date de sortie précisée pour l’instant.
Un retour sur les ruines de l’histoire allemande
Selon Franceinfo – Culture, Pawel Pawlikowski propose avec « Fatherland » une réflexion visuelle et narrative sur l’Allemagne de 1949, un pays encore en proie aux divisions nées de la guerre. Le film s’ouvre sur le suicide de Klaus Mann, fils de l’écrivain, dans une chambre d’hôtel à Cannes. Ce décès, révélé à Thomas Mann et Erika lors de leur arrivée à Francfort, va hanter leur périple.
Le voyage du père et de sa fille s’effectue à bord d’une Buick noire, entre Francfort, sous contrôle américain, et Weimar, placée sous l’autorité soviétique. Autant dire que leur retour dans la mère patrie est tout sauf un retour aux origines. Le pays qu’ils découvrent est une terre défigurée, où chaque ville, chaque rue porte les stigmates d’un conflit qui a laissé derrière lui des ruines matérielles et morales.
Thomas Mann face à l’héritage et aux compromissions
Au cœur du récit, le retour de Thomas Mann pour recevoir le Prix Goethe devient le prétexte d’une confrontation avec un pays qui l’a rejeté dans les années 1930. Exilé aux États-Unis depuis 1933, l’écrivain incarne désormais l’image de l’Allemand repenti, voire suspect aux yeux de certains. Le film montre comment, à l’Ouest comme à l’Est, on cherche à instrumentaliser sa figure.
À Francfort, certains le considèrent comme un « traître à la patrie », un « suppôt du communisme ». À Weimar, on le somme de choisir la « Nouvelle Allemagne » ou d’être perçu comme le « caniche des Yankees ». Face à ces pressions, Thomas Mann reste évasif, affirmant encore croire en un « pays à l’image de l’homme ». Mais comme le lui rappelle Erika, dévastée par le suicide de son frère, ses discours ne changent rien au réel.
Une mise en scène au service d’un propos politique et intime
Le réalisateur polonais, connu pour son sens aigu de la composition visuelle, signe ici un film en format carré, tourné en noir et blanc. La rigueur de la mise en scène, la précision des cadres et l’épure du noir et blanc renforcent l’ironie tragique du propos. Pawlikowski ne laisse aucune ambiguïté : derrière les apparences de la reconstruction, les querelles idéologiques persistent, prêtes à resurgir sous de nouveaux visages.
Le film alterne entre scènes de dialogue tendues, moments de tension politique et rares instants d’intimité, comme cette scène où Thomas Mann, dans une église en ruines, laisse enfin couler ses larmes pour son fils. Ces larmes, silencieuses, résument à elles seules l’échec d’un père, aussi grand écrivain soit-il, à protéger sa famille.
« Quoi que vous fassiez, la musique de Wagner vivra », déclare Thomas Mann à deux petits-fils de Wagner qui lui demandent son soutien pour relancer le Festival de Bayreuth. Il ajoute, avant de s’éloigner : « Il faudra juger votre mère, et raser Bayreuth. »
Hanns Zischler, incarnant Thomas Mann
Un casting solide pour porter une histoire complexe
Pour incarner ces figures historiques et familiales, Pawlikowski s’appuie sur trois acteurs principaux. Hanns Zischler prête ses traits à Thomas Mann, tandis que Sandra Hüller incarne Erika, fille, compagne de route et figure de résistance morale du film. Enfin, August Diehl donne vie à Klaus Mann, dont le suicide ouvre le récit et en constitue le point nodal.
Le trio porte un film où chaque réplique, chaque regard, chaque silence compte. La performance de Sandra Hüller, notamment, est saluée pour sa capacité à incarner une Erika à la fois forte et brisée, déchirée entre son amour pour son père et son désespoir face à l’échec de leur famille.
Pawel Pawlikowski, dont la filmographie explore déjà des thèmes similaires dans Cold War ou Ida, confirme ici son statut de cinéaste engagé, capable de mêler profondeur historique et émotion personnelle. Le public et la critique auront l’occasion de découvrir cette œuvre lors de sa sortie en France, dont la date reste à préciser.
Le film s’inspire librement de la vie de Thomas Mann, prix Nobel de littérature en 1929, qui a effectivement quitté l’Allemagne en 1933 pour s’exiler aux États-Unis. Son retour en Allemagne en 1949 pour recevoir le Prix Goethe est un fait historique. En revanche, les dialogues et certaines situations, notamment autour du suicide de son fils Klaus Mann, sont des inventions cinématographiques destinées à servir le propos du réalisateur.
Le choix du noir et blanc, comme l’explique Pawel Pawlikowski, permet de renforcer le réalisme historique et l’atmosphère des années 1940-1950. Il sert aussi à souligner la rigueur formelle du film, en phase avec la démarche esthétique du réalisateur, déjà visible dans Cold War ou Ida.