Une scène intimiste dans un village rwandais de 2012, où des femmes survivantes du génocide de 1994 se retrouvent devant un Gacaca – ces tribunaux populaires mis en place pour juger les auteurs des massacres et favoriser la réconciliation nationale. C’est dans ce cadre que se déroule « Ben'imana », le premier long-métrage de la cinéaste rwandaise Marie Clémentine Dusabejambo, sélectionné à la 69e édition du Festival de Cannes dans la section « Un certain regard », comme le rapporte Franceinfo - Culture.

Ce qu'il faut retenir

  • Réalisation : Premier long-métrage de Marie Clémentine Dusabejambo, présenté en sélection officielle à Cannes 2026 dans la section « Un certain regard ».
  • Thème central : Le film explore la justice post-génocide à travers les tribunaux Gacaca et le parcours de femmes victimes, entre pardon et reconstruction.
  • Cadre historique : L’intrigue se situe en 2012, près de vingt ans après le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.
  • Distribution : Porté par un trio d’actrices non professionnelles – Clémentine U. Nyirinkindi, Kesia Kelly Nishimwe et Isabelle Kabano – dans des rôles clés.
  • Durée et sortie : Film de 1h41, produit en coproduction entre le Rwanda, le Gabon, la France et la Norvège, avec une sortie en salles encore non précisée.
  • Synopsis : Vénéranda, travailleuse sociale, tente d’accompagner des femmes survivantes devant les tribunaux Gacaca, mais se heurte à ses propres contradictions lorsque sa fille tombe enceinte.

Un récit ancré dans l’histoire rwandaise

Près de trois décennies après le génocide des Tutsis, qui avait fait plus de 800 000 morts en cent jours, le Rwanda cherche encore à panser ses plaies. Les tribunaux Gacaca, instaurés entre 2001 et 2012, visaient à rendre une justice rapide et participative, en impliquant les communautés locales. C’est ce dispositif unique au monde que Marie Clémentine Dusabejambo choisit de mettre en lumière à travers le destin de trois générations de femmes. « Ben'imana », qui signifie « pardonne » en kinyarwanda, interroge la possibilité même de la réconciliation quand la douleur persiste, explique la réalisatrice.

Le film suit Vénéranda, interprétée par Clémentine U. Nyirinkindi, une femme dont le rôle consiste à préparer psychologiquement les victimes à témoigner devant ces tribunaux. Autour d’elle gravite sa sœur Suzanne – jouée par Isabelle Kabano, la seule actrice professionnelle du casting –, qui rejette cette forme de justice qu’elle juge insuffisante. Leur relation, déjà tendue, se crispe encore davantage lorsque la fille de Vénéranda, Tina (interprétée par Kesia Kelly Nishimwe), tombe enceinte d’un jeune homme issu d’une famille de bourreaux.

Des personnages complexes, portés par une mise en scène sobre

Marie Clémentine Dusabejambo, également scénariste, évite le piège du mélodrame en privilégiant une approche épurée, où chaque plan sert à révéler la complexité des émotions de ses personnages. Les séances des Gacaca – ces audiences publiques où victimes et bourreaux se côtoient – deviennent le cœur battant du film. C’est là que se jouent les non-dits, les silences lourds de sens, mais aussi les rares moments de grâce où un pardon, aussi fragile soit-il, émerge.

La réalisatrice, qui a mis dix ans à concrétiser ce projet, insiste sur la nécessité de montrer ces femmes non pas comme des victimes passives, mais comme des actrices de leur propre reconstruction. « Ce qui m’intéresse, c’est de montrer comment la justice peut être un levier de résilience, même quand elle est imparfaite », précise-t-elle. Les scènes de groupe, filmées en plans serrés, captent la tension palpable entre les participantes, certaines avides de vérité, d’autres rongées par la haine ou la culpabilité.

Un trio d’actrices au service d’une narration puissante

Le film repose en grande partie sur les épaules de ses trois interprètes principales, dont deux – Nyirinkindi et Nishimwe – font leurs débuts au cinéma. Leur performance, saluée par la critique lors de la projection cannoise, donne une dimension humaine et tangible à une histoire par ailleurs chargée d’une lourdeur historique. « Ce n’est pas un hasard si le film évite toute mièvrerie », souligne un critique présent à Cannes. « L’intensité des regards, la rigidité des corps, tout cela sert à matérialiser l’indicible. »

Parmi elles, Isabelle Kabano, seule actrice professionnelle du trio, incarne Suzanne avec une intensité qui force l’admiration. Son personnage, miné par la maladie et une colère rentrée, incarne les limites du pardon. Une scène, en particulier, marque les esprits : celle où elle griffe les murs de sa chambre, y laissant des traces de sa souffrance. « Ces gestes, presque animaux, résument à eux seuls l’impossible deuil », commente un observateur.

Et maintenant ?

Présenté en sélection officielle à Cannes, « Ben'imana » pourrait bien devenir l’un des révélateurs de cette édition 2026. Si le jury présidé par Leïla Bekhti lui décerne un prix, cela pourrait accélérer sa distribution internationale, alors que le film n’a pas encore de date de sortie en France. D’ici là, Marie Clémentine Dusabejambo, qui a déjà commencé à travailler sur un nouveau projet, espère que son œuvre contribuera à ouvrir un dialogue sur les séquelles du génocide, un sujet toujours sensible au Rwanda. La réalisatrice a d’ailleurs souligné, lors de la conférence de presse, que « la réconciliation ne se décrète pas, elle se construit, image par image ».

Selon les projections de son distributeur, Ad Vitam, le film devrait sortir en salles « courant 2026 », sans que la date exacte n’ait encore été communiquée. En attendant, « Ben'imana » s’impose déjà comme une œuvre majeure, à la fois pour son audace narrative et pour son refus de tomber dans le pathos facile. Un pari réussi, qui rappelle que le cinéma, lorsqu’il est au service de l’Histoire, peut être bien plus qu’un divertissement : un outil de mémoire et de réflexion.

« Ce n’est pas un film sur la vengeance, mais sur la manière dont on apprend à vivre avec l’absence. Chaque personnage porte en lui une partie de l’histoire du Rwanda, et c’est ça qui rend le film si puissant. »
Marie Clémentine Dusabejambo, réalisatrice de « Ben'imana »

Les tribunaux Gacaca (« gazette » en kinyarwanda) ont été instaurés au Rwanda entre 2001 et 2012 pour juger les auteurs présumés du génocide de 1994. Basés sur la tradition rwandaise de justice communautaire, ils visaient à désengorger les tribunaux classiques et à favoriser la réconciliation nationale. Environ 1,2 million de cas ont été traités en une décennie, selon les chiffres officiels.