Depuis trois décennies, les communes françaises situées à proximité du canton de Genève profitent d’un afflux continu de résidents travaillant en Suisse, attirés par des salaires bien plus élevés qu’en France. Pourtant, cette dynamique économique a des effets pervers pour les populations locales, selon Le Figaro. Entre pénurie de logements abordables et difficultés de recrutement dans les entreprises et les services publics, l’attractivité helvétique se retourne contre les territoires frontaliers français.
Ce qu'il faut retenir
- Divonne-les-Bains, Gex et Saint-Genis comptent parmi les villes françaises avec la plus forte proportion d’habitants « riches », juste derrière Neuilly-sur-Seine.
- Les loyers dans ces communes sont tirés vers le haut par la demande suisse, rendant le logement inaccessible pour une partie de la population locale.
- Les entreprises et les services publics peinent à recruter, faute de main-d’œuvre disponible localement.
- Cette situation illustre les déséquilibres économiques entre la Suisse et la France dans les zones frontalières.
Un « eldorado » suisse qui attire toujours plus de frontaliers
Divonne-les-Bains, ville de l’Ain frontalière avec le canton de Genève, incarne cette attractivité suisse. Avec ses 10 200 habitants, elle est devenue le repaire de nombreux cadres français travaillant en Suisse, où les salaires sont en moyenne 30 à 50 % plus élevés qu’en France. Cette migration économique, qui dure depuis les années 1990, a transformé le visage de la commune.
Ses allées larges, ses parterres fleuris et ses rues impeccablement entretenues contrastent avec l’image traditionnelle des petites villes françaises. Divonne, Gex et Saint-Genis figurent désormais parmi les villes françaises où la proportion d’habitants aisés est la plus élevée, talonnant même les communes huppées de l’Ouest parisien. Un phénomène qui s’explique par l’afflux de frontaliers aisés, mais aussi par l’installation de retraités suisses en quête d’un cadre de vie plus abordable.
Des logements inabordables pour les locaux
Si l’arrivée de nouveaux habitants a dynamisé l’économie locale, elle a aussi fait flamber les prix de l’immobilier. Les loyers, tirés vers le haut par la demande suisse, dépassent désormais ceux des grandes villes françaises. À Divonne, un appartement de 50 m² se loue en moyenne 1 200 € par mois, un montant bien supérieur au budget des ménages locaux. « On voit des familles qui doivent s’endetter sur 20 ou 30 ans pour se loger, ou qui renoncent à avoir un toit décent », confie un agent immobilier sous couvert d’anonymat.
Les propriétaires, souvent des investisseurs suisses, privilégient les locations courtes ou les résidences secondaires, ce qui aggrave la pénurie de logements abordables. Résultat : certains habitants sont contraints de s’éloigner, parfois jusqu’à 50 km, pour trouver un logement à leur portée.
Un marché du travail sous tension
L’autre conséquence de cette attractivité suisse est la difficulté croissante pour les entreprises et les services publics locaux à recruter. Dans l’Ain, les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’artisanat manquent cruellement de main-d’œuvre, les salaires locaux ne pouvant rivaliser avec ceux pratiqués en Suisse. « On a des postes non pourvus depuis des mois, notamment dans les métiers de bouche et les commerces de proximité », explique le maire de Gex, Pierre-Alain Tissot. « Les jeunes préfèrent souvent traverser la frontière pour gagner 3 000 € net par mois plutôt que de rester ici pour 2 000 €. »
Les services publics ne sont pas épargnés. Les écoles et les hôpitaux peinent à recruter des infirmières ou des enseignants, faute de candidats. « C’est un cercle vicieux, souligne un directeur d’hôpital local. Moins de personnel, c’est moins de services, ce qui décourage encore plus les candidats. »
« Les salaires suisses sont un aimant pour nos forces vives. Mais cela crée une fracture sociale et économique dans nos communes. »
Pierre-Alain Tissot, maire de Gex
Des solutions en débat, mais aucune réponse miracle
Face à cette situation, les élus locaux tentent de trouver des solutions. Certains misent sur la construction de logements sociaux, mais les contraintes administratives et les coûts de construction freinent les projets. D’autres évoquent des aides financières pour les ménages modestes, mais le budget communal reste limité. « On a besoin d’une solidarité nationale, pas seulement locale », plaide le maire de Divonne-les-Bains, Éric Wüthrich.
Côté entreprises, certaines tentent d’attirer des talents en proposant des avantages sociaux, comme des primes de transport ou des crèches d’entreprise. Mais ces mesures restent insuffisantes face à l’écart salarial avec la Suisse. « À compétences égales, un employeur français ne peut pas rivaliser avec un salaire suisse », reconnaît un chef d’entreprise de la région.
Les salaires en Suisse sont en moyenne 30 à 50 % plus élevés qu’en France, notamment dans les secteurs de la finance, de la santé et de l’ingénierie. De plus, le coût de la vie, bien que plus élevé en Suisse, reste compensé par ces revenus. Enfin, la stabilité économique et la qualité des services publics helvétiques renforcent cet attrait.
Outre Divonne-les-Bains, Gex et Saint-Genis, d’autres communes de l’Ain comme Ferney-Voltaire et Prévessin-Moëns sont également concernées. Ces villes forment ce qu’on appelle l’agglomération transfrontalière du Grand Genève, où la pression immobilière et la pénurie de main-d’œuvre sont les plus fortes.
L’attractivité suisse, bien que bénéfique pour certains, révèle ainsi les limites d’un modèle économique où les territoires frontaliers paient le prix fort de la prospérité helvétique.