Les conflits contemporains voient le taux de prise en charge des blessés se rapprocher de celui de la Première Guerre mondiale, en raison notamment de l’impossibilité pour les hélicoptères d’évacuer les soldats. C’est ce qu’a souligné l’amiral Pierre Vandier, Commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, dans un entretien accordé à la revue géopolitique Le Grand Continent et rapporté par BFM Business.
Ce qu'il faut retenir
- Le taux de prise en charge des blessés en Ukraine est aujourd’hui proche de celui de la Première Guerre mondiale, en raison de l’impossibilité pour les hélicoptères d’intervenir en raison de la menace des drones.
- En 2011, un cycle de ciblage durait 48 heures en Libye ; il est désormais réduit à 10 minutes en Ukraine, grâce à l’intelligence artificielle et aux algorithmes de Palantir.
- L’amiral Vandier, ancien commandant du porte-avions Charles de Gaulle, estime que l’Europe doit renoncer à des modèles dépassés et adopter une logique d’agilité pour s’adapter aux nouvelles réalités technologiques.
- Il qualifie la situation géopolitique actuelle de « paix hybride », une période où les conflits ne s’affichent pas ouvertement mais où les sociétés occidentales sont fragilisées par des menaces diffuses.
La guerre à l’ère de l’intelligence artificielle et des drones
Pour l’amiral Pierre Vandier, les conflits d’aujourd’hui ne ressemblent plus à ceux du passé. « La guerre a toujours changé de caractère entre les Perses, les Mèdes, ou encore entre les deux guerres mondiales », rappelle-t-il dans son analyse publiée par BFM Business. Pourtant, cette fois, l’urgence d’adaptation est plus pressante que jamais, notamment sur le plan technologique. « On a été surpris en 1914 par le feu qu’on n’a pas su résoudre », souligne-t-il. « Aujourd’hui, on est surpris par une nouvelle robotisation et une digitalisation de la guerre. »
Autre évolution majeure : le temps de décision militaire s’est radicalement accéléré. En 2003, lors de l’invasion américaine de l’Irak, plus de 2 000 analystes étaient mobilisés pour identifier les cibles. Aujourd’hui, une vingtaine de soldats maîtrisant les outils d’intelligence artificielle de l’entreprise américaine Palantir suffisent à accomplir la même mission. Ces algorithmes, capables d’analyser des masses de données en temps réel, permettent de gagner un temps précieux dans la prise de décision. « Les outils de micro-trading et de logistique d’Amazon marchent aussi bien pour les militaires », explique l’amiral Vandier. « Ce qui fait que votre bouquin commandé ce matin arrive dans votre boîte aux lettres ce soir, ça vaut aussi pour la logistique militaire. »
L’Ukraine, laboratoire des nouvelles formes de guerre
Le conflit en Ukraine illustre cette accélération technologique. Alors que les forces ukrainiennes étaient initialement en difficulté, notamment en raison d’un manque d’obus, elles ont dû innover rapidement. Le recours massif aux drones a transformé les champs de bataille. « Les Ukrainiens disent ne plus avoir besoin de char », précise l’amiral Vandier. Lui-même nuance ce propos, mais reconnaît que le char doit désormais être accompagné de drones pour être efficace. Cette adaptation rapide a permis de compenser les faiblesses initiales face à une armée russe mieux équipée.
Pourtant, cette révolution technologique a un revers inattendu : elle crée des situations régressives sur le terrain. L’hélicoptère, outil clé pour l’évacuation des blessés, est aujourd’hui souvent cloué au sol en raison de la menace des drones. « Au Vietnam, les hélicoptères amenaient les soldats en moins d’une heure sur la table d’opération, parfois en moins de 20 minutes », rappelle l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS. « Aujourd’hui, à cause des drones, ils ne peuvent plus voler. On retrouve un taux de blessés proche de celui de la Première Guerre mondiale. Nous avons là une régression historique tout à fait étonnante en temps de guerre. »
La « paix hybride » : une nouvelle ère géopolitique
Au-delà des innovations technologiques, l’amiral Vandier insiste sur un changement de paradigme géopolitique. Selon lui, les démocraties occidentales sont aujourd’hui confrontées à une forme de guerre invisible, qu’il qualifie de « paix hybride ». Ce concept, théorisé par le chef d’état-major des armées norvégiennes, décrit une situation où les conflits ne s’affichent pas ouvertement, mais où les sociétés sont fragilisées par des menaces diffuses, des cyberattaques ou des campagnes de désinformation. « On est en état de paix hybride… On ne sera peut-être pas en guerre pendant des années, mais en tout cas pas en paix… Un peu comme une eau polluée par des microplastiques : une fois contaminée, il est très difficile de revenir en arrière », explique l’amiral Vandier.
Cette situation exige une adaptation rapide. L’amiral Vandier critique les sociétés occidentales qui persistent à croire en des modèles dépassés, comme l’idée que le commerce libéral produirait nécessairement la démocratie ou que l’interdépendance économique garantirait la paix. Il cite en exemple l’Allemagne, qui a longtemps cru que l’achat de gaz russe garantirait sa sécurité, ou encore le Rwanda, où un désarmement total n’a pas empêché un génocide. « On a cru que se désarmer ne nous vaudrait aucun ennemi… mais un pays totalement désarmé comme le Rwanda a réussi à mettre des millions de gens dans la tombe avec des pelles et des pioches », rappelle-t-il avec gravité.
L’Europe face à son propre réveil
Pour l’amiral Vandier, l’Europe doit urgently tourner la page et accepter de renoncer à des normes et des modèles du passé qui freinent son adaptation. Il compare cette nécessité à la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris, où la simplification des processus a permis d’accélérer les travaux. Cette méthode a d’ailleurs été évoquée par le président Emmanuel Macron le 22 avril 2026, lors de l’inauguration d’une mine de lithium dans l’Allier, où il a appelé à appliquer cette logique de simplification à 150 projets industriels stratégiques en France.
L’amiral Vandier, ancien pilote de chasse, utilise une métaphore aéronautique pour illustrer son propos. « Lorsqu’un pilote a du retard en vol, il n’a d’autre choix que de couper les virages et d’opter pour la trajectoire la plus directe, afin d’atterrir à l’heure sur le pont d’un porte-avions, où la ponctualité est non négociable », explique-t-il. Pour lui, l’Europe doit adopter la même rigueur : « Le défi pour les Européens, c’est d’accepter de couper dans les virages… de quitter ce monde parfait qu’on espère, fait de normes, de règles où tout va aller bien… Il faut arrêter de palabrer, il faut réussir à bouger dans la bonne direction. »
L’enjeu est double : d’une part, moderniser les capacités militaires européennes pour faire face aux nouvelles menaces, et d’autre part, renforcer la résilience des sociétés face aux guerres hybrides. La balle est désormais dans le camp des dirigeants européens, qui devront trancher entre le maintien de modèles dépassés et l’adoption d’une approche plus agile, comme le préconise l’amiral Vandier.
Les drones, souvent armés, représentent une menace constante pour les hélicoptères, qui deviennent des cibles faciles. Leur utilisation massive sur les champs de bataille modernes a donc contraint les forces armées à limiter leur emploi, réduisant ainsi la capacité d’évacuation rapide des blessés. Cette situation ramène le taux de prise en charge des soldats blessés à un niveau comparable à celui de la Première Guerre mondiale, où les moyens d’évacuation étaient bien moins performants.