Selon Ouest France, des chercheurs ont démontré que l’esprit ne bascule pas brusquement de l’éveil au sommeil, mais traverse des états mentaux intermédiaires où rêves et pensées rationnelles se mêlent. Cette découverte remet en cause les catégories traditionnelles utilisées en neurosciences pour distinguer ces deux phases.
Ce qu'il faut retenir
- Une transition progressive : entre veille et sommeil, l’activité cérébrale évolue par paliers, et non par rupture brutale.
- Quatre états mentaux identifiés : fragments de souvenirs, pensées liées à l’environnement, imageries oniriques et réflexions volontaires peuvent survenir à tout moment.
- Des expériences hybrides : certains participants ont rapporté des images oniriques alors qu’ils étaient techniquement éveillés, et inversement.
- Des signatures cérébrales communes : les mêmes types d’activités neuronales ont été observés en veille et en sommeil, suggérant une continuité dans la production mentale.
- Une étude basée sur 103 participants : des enregistrements par électroencéphalographie (EEG) ont permis d’analyser 375 expériences à l’endormissement.
- Un questionnaire en ligne pour aller plus loin : plus de 4 500 personnes ont déjà participé à l’étude « Drifting Minds » pour explorer leurs propres expériences mentales à l’endormissement.
Une remise en question des catégories traditionnelles
On considère généralement que l’éveil se caractérise par une immersion dans le monde extérieur, tandis que le sommeil plonge dans des expériences internes, comme les rêves. Pourtant, selon l’étude publiée par Ouest France, cette distinction est bien plus floue qu’il n’y paraît. Nicolas Decat, doctorant à Sorbonne Université, et Delphine Oudiette, chercheure en neurosciences cognitives à l’Inserm, soulignent que la transition entre ces deux états est progressive. Pendant cette phase, appelée hypnagogie, l’esprit ne s’éteint pas : il alterne entre pensées ordinaires, images fugaces, fragments de musique ou bribes de rêves.
Le problème, selon les chercheurs, réside dans la difficulté à classifier ces expériences. Jusqu’à présent, les scientifiques tentaient de les ranger dans des cases prédéfinies : « Cela ressemble à un rêve, donc c’est un rêve » ou « Cela arrive au réveil, donc c’est une pensée d’éveil ». Mais cette approche a montré ses limites, car elle ne reflète pas la complexité des états mentaux traversés pendant l’endormissement.
Une méthodologie innovante pour explorer l’inconscient
Pour dépasser ces limites, l’équipe de chercheurs a adopté une approche radicalement différente : abandonner les catégories préétablies et laisser les données parler. Cent trois participants ont été invités à faire une sieste au laboratoire, équipés d’électroencéphalographes (EEG) afin de mesurer leur activité cérébrale. Grâce à 64 électrodes réparties sur le cuir chevelu, les chercheurs ont pu distinguer avec précision les ondes associées à l’éveil (ondes alpha rapides) de celles du sommeil léger (ondes thêta et sigma plus lentes).
À intervalles réguliers, les participants étaient réveillés par un son et invités à décrire leur expérience mentale juste avant l’interruption. Ils devaient évaluer celle-ci sur quatre critères : son caractère ordinaire ou bizarre, sa fluidité, son caractère spontané ou contrôlé, et leur ressenti d’éveil ou de sommeil. Au total, 375 expériences ont été recueillies et analysées par un algorithme de Machine Learning. L’objectif ? Identifier des « familles » d’expériences mentales sans imposer de cadre a priori.
Des résultats qui bousculent les certitudes
Les résultats obtenus par les chercheurs sont surprenants. Comme prévu, certaines pensées rationnelles, comme des réflexions sur la journée suivante, disparaissent à mesure que l’on s’enfonce dans le sommeil. Mais contre toute attente, les quatre types d’expériences mentales identifiés (fragments de souvenirs, pensées liées à l’environnement, imageries oniriques et réflexions volontaires) ont été retrouvés à tous les stades de la transition entre veille et sommeil. Autrement dit, le contenu de nos pensées n’est pas dicté par notre état de vigilance.
Certains cas observés défient même l’entendement. Une participante, dont l’EEG confirmait un état d’éveil (ondes alpha), a rapporté : « Des fourmis grimpaient sur moi avec des mots croisés en arrière-plan ». À l’inverse, un participant en sommeil léger (stade N2, marqué par des ondes amples) a simplement indiqué : « Je pensais au travail ». Ces exemples illustrent à quel point la frontière entre rêve et pensée rationnelle est poreuse.
Des signatures cérébrales identiques en veille et en sommeil
Pour comprendre comment une même expérience mentale peut survenir en veille comme en sommeil, les chercheurs ont affiné leur analyse. En utilisant des fenêtres de temps plus courtes et des métriques de signal plus fines, ils ont identifié des signatures cérébrales propres à chaque état mental. Par exemple, l’imagerie onirique s’accompagne d’une communication réduite entre différentes régions du cerveau, comme si celles-ci peinaient à « dialoguer ».
Le point clé de cette étude réside dans le fait que ces signatures cérébrales sont identiques, que la personne soit éveillée ou endormie. Cela signifie que le cerveau est capable de produire des expériences mentales similaires, indépendamment de l’état de vigilance. Une découverte qui ouvre de nouvelles perspectives sur le fonctionnement de la conscience.
Une enquête en ligne pour explorer la diversité des expériences
Fort de ces premiers résultats, l’équipe de chercheurs a lancé une enquête en ligne baptisée « Drifting Minds ». Ce questionnaire, d’une vingtaine de minutes, invite les participants à décrire leurs expériences mentales à l’endormissement. Plus de 4 500 personnes issues de cinq continents y ont déjà contribué. L’objectif ? Identifier d’éventuels profils types en fonction de l’âge, du sexe, de la culture ou de traits de personnalité comme la créativité ou l’anxiété.
À l’issue du questionnaire, chaque participant reçoit un profil personnalisé de ses expériences à l’endormissement, lui permettant de se comparer aux autres. Cette démarche participative vise à mieux comprendre la diversité des états mentaux traversés pendant la phase d’endormissement, et à explorer d’éventuels liens avec des caractéristiques individuelles.
Cette étude rappelle que la frontière entre veille et sommeil est bien plus floue qu’il n’y paraît. En fermant les yeux ce soir, chacun d’entre nous traversera à nouveau ce « couloir étrange », comme le souligne l’équipe de chercheurs. Peut-être serait-il judicieux d’y prêter attention : qu’est-ce qui traverse notre esprit juste avant de sombrer ?
L’enquête « Drifting Minds » est accessible en ligne. Elle prend environ vingt minutes à compléter et permet aux participants de découvrir leur propre profil d’endormissement, tout en contribuant à une étude scientifique. Les résultats sont comparés à ceux d’autres participants à l’échelle mondiale.