Une notion autrefois confidentielle, popularisée en 1979 par la psychologue américaine Dorothy Tennov, connaît un regain d’intérêt inattendu sur les réseaux sociaux. Selon Courrier International, la « limérence » – définie comme une obsession romantique intense mêlant fantasmes, espoirs, doutes et ruminations – suscite désormais des débats passionnés. Entre ceux qui plaident pour son intégration dans le DSM-5, le manuel de référence des troubles mentaux, et ceux qui y voient une pathologisation excessive de l’amour, le terme s’invite dans les conversations en ligne et interroge les limites entre passion et pathologie.
Ce qu'il faut retenir
- La limérence, concept théorisé en 1979 par Dorothy Tennov, désigne une obsession amoureuse intense et récurrente.
- Sur TikTok, le hashtag #limerence cumule plus de 30 000 vidéos, illustrant l’engouement récent pour ce terme.
- Certains psychologues, comme Orly Miller en Australie, militent pour son inclusion dans le DSM-5, tandis que d’autres y voient une médicalisation abusive.
- Les réseaux sociaux et les applications de rencontre alimentent ce phénomène en idéalisant les relations et en favorisant l’ambivalence affective.
- Des témoignages, comme celui de Vincent Harris, décrivent des conséquences dramatiques : divorce, perte d’emploi et détresse psychologique.
Un concept théorisé il y a près de 50 ans
La limérence n’est pas une invention récente. C’est en 1979 que la psychologue américaine Dorothy Tennov propose ce terme pour décrire une « vive obsession de nature romantique ». Pourtant, c’est aujourd’hui, via les réseaux sociaux, que ce concept ressurgit avec force. Selon Courrier International, le forum Reddit r/limerence rassemble des milliers de personnes en quête de conseils pour gérer cette forme d’attachement obsessif. TikTok, de son côté, amplifie le phénomène : plus de 30 000 vidéos y évoquent désormais la limérence, témoignant d’un intérêt massif pour cette notion.
Le débat oppose deux visions. D’un côté, ceux qui estiment que la limérence, avec ses cycles d’euphorie et de désespoir, relève d’une pathologie à part entière. De l’autre, les sceptiques qui y voient une simple amplification de sentiments normaux, amplifiée par les nouvelles technologies.
Des témoignages qui illustrent l’intensité du phénomène
Les récits de personnes concernées donnent une idée concrète de ce que représente la limérence. Vincent Harris, un écrivain quinquagénaire cité par le New York Times, raconte avoir « ruiné son premier mariage et perdu son travail à cause d’une personne qu’il considérait comme son âme sœur ». Pendant trois ans, il a vécu « avec un poids », obsédé par l’idée de recevoir des nouvelles de cette personne. « J’étais paralysé par la peur de me rapprocher d’elle et de faire une erreur », confie-t-il. À mesure que les contacts se sont espacés, sa détresse n’a fait que croître.
Ce que décrivent les spécialistes, c’est une mécanique bien précise : la limérence se nourrit de souvenirs idéalisés et de projections futures, transformant chaque interaction – ou son absence – en une source d’angoisse ou d’excitation. « Le moindre signe de rejet ou d’intérêt peut vous atterrer ou vous donner des ailes », explique Giulia Poerio, psychologue à l’université du Sussex, interrogée par le New York Times. « C’est un va-et-vient continuel entre ‘elle m’aime’ et ‘elle ne m’aime pas’ ».
Les réseaux sociaux, accélérateurs d’une obsession
Si la limérence existe depuis des décennies, son explosion actuelle est indissociable de l’ère numérique. Selon Alexandra Solomon, psychologue clinicienne à Chicago et animatrice du podcast Reimagining Love, « il y a un facteur culturel en jeu » avec les rencontres en ligne et la culture du « sexe sans lendemain ». Ces pratiques créent « un climat général de désinvolture et des attachements ambivalents », note-t-elle, cité par le New York Times. Les applications de rencontre, en favorisant la multiplication des connexions superficielles, exacerbent cette tendance à l’idéalisation et à la rumination.
Les réseaux sociaux jouent également un rôle clé. En mettant en scène une version édulcorée de soi-même, ils alimentent l’illusion d’un amour parfait. « Cette mise en scène apporte de l’eau au moulin de la limérence, car elle nourrit l’idéalisation de l’“objet de limérence” », souligne Dazed, un magazine britannique. L’exemple du love bombing, où un partenaire se montre excessivement attentionné avant de se désengager, illustre cette dynamique perverse. « C’est un comportement qui débouche souvent sur une relation d’abus et de contrôle », rappelle James Greig, auteur d’un article publié dans Dazed en 2022.
Faut-il médicaliser la limérence ?
Face à ces dérives, certains professionnels de santé plaident pour une reconnaissance officielle de la limérence. C’est le cas d’Orly Miller, psychologue australienne interrogée par La Presse, qui suggère son inclusion dans le DSM-5. Pour elle, cette obsession mérite d’être considérée comme un trouble à part entière, au même titre que d’autres dépendances affectives.
Mais cette perspective divise. « Un terme autrefois inoffensif, désignant une fièvre émotionnelle normale en début de relation, est devenu un diagnostic », s’insurge Dazed. Le magazine rappelle que les relations amoureuses sont par nature évolutives : « Parfois, la triste réalité est que les gens changent. Ils vous aiment bien au début et leur gentillesse est sincère. Et puis, avec le temps, ils changent d’avis ». Selon lui, la popularisation de la limérence risque de transformer une souffrance passagère en une pathologie permanente, incitant les personnes à s’inquiéter dès que leur cœur s’emballe.
Reste à savoir si cette tendance contribuera à une meilleure compréhension des mécanismes amoureux… ou à une pathologisation croissante des émotions.
Non, la limérence n’est pas encore reconnue comme un trouble mental officiel. Certains psychologues, comme Orly Miller, militent pour son inclusion dans le DSM-5, mais cette proposition reste controversée et n’a pas encore abouti.
La limérence se distingue par son intensité et sa cyclicité : elle alterne entre euphorie et désespoir, nourrie par des ruminations obsessionnelles et des projections futures. L’amour, lui, est plus stable et moins dépendant de l’approbation de l’autre, tandis que le béguin relève souvent d’une attirance passagère et moins profonde.