Un procès qui a marqué l'histoire et une fiction qui redonne vie à des combats oubliés : « L'Affaire Marie-Claire », inspiré de faits réels, est présenté en Séances spéciales au Festival de Cannes 2026, six mois avant sa sortie en salles prévue le 4 novembre 2026. Le film retrace l'affaire judiciaire de Marie-Claire Chevalier, 16 ans en 1972, jugée à Bobigny pour avoir avorté illégalement après un viol. Selon Franceinfo - Culture, cette œuvre, réalisée par Lauriane Escaffre et Yvo Muller, met en lumière le rôle clé de l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, et de la mère de la victime, jouée par Cécile de France.

Ce qu'il faut retenir

  • En 1972, Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est jugée à Bobigny pour avortement illégal après un viol ; sa mère et deux femmes qui l'ont aidée sont également poursuivies.
  • L'avocate Gisèle Halimi, interprétée par Charlotte Gainsbourg, propose une stratégie inédite : refuser de plaider coupable et attaquer la loi criminalisant l'avortement.
  • Le procès, transformé en acte politique par Halimi, contribue à la dépénalisation de l'avortement en France en 1975.
  • Le film s'appuie sur des archives, dont une retranscription du procès vendue à 30 000 exemplaires à l'époque, et des témoignages de proches de Halimi et de Marie-Claire Chevalier, décédée en 2022.
  • Une polémique a éclaté en septembre 2025 lorsque Charlotte Gainsbourg a signé une tribune dans Le Figaro appelant à des conditions strictes pour la reconnaissance de l'État de Palestine, certains estimant que cela entrait en contradiction avec les engagements anticoloniaux de Gisèle Halimi.

Un procès historique qui a changé la loi

Novembre 1972, tribunal de Bobigny : la France découvre l'affaire Marie-Claire Chevalier, une lycéenne de 16 ans jugée pour avoir interrompu une grossesse issue d'un viol. Avec elle, sa mère Michèle Chevalier — employée de la RATP et mère célibataire — ainsi que deux femmes qui l'ont aidée à avorter sont également poursuivies. Selon les documents d'époque, elles risquent jusqu'à deux ans de prison. Face à l'intransigeance du tribunal, l'avocate Gisèle Halimi choisit une voie radicale : au lieu de plaider l'indulgence, elle décide de faire du procès un acte politique. « On ne fera pas votre procès mais le procès de la loi », déclare-t-elle dans le film, comme elle l'a fait à l'époque. Son objectif ? Contester la légitimité d'un texte qui criminalise des milliers de femmes chaque année.

Ce procès survient dans un contexte où la société française est profondément divisée sur la question des droits des femmes. En 1971, 343 Françaises, dont Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir, ont signé le « Manifeste des 343 » dans Le Nouvel Observateur, revendiquant avoir avorté et demandant la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse (IVG). En 1972, l'affaire de Bobigny devient le symbole de cette lutte. Trois ans plus tard, en 1975, la loi Veil dépénalise l'avortement en France. « La défense, en tout cas pour moi, c'était une manière de changer le monde », confiait Gisèle Halimi dans des archives citées par le film.

Une reconstitution fidèle, entre archives et fiction

Pour réaliser « L'Affaire Marie-Claire », les réalisateurs Lauriane Escaffre et Yvo Muller ont mené un important travail de documentation. « On a la chance d'avoir une retranscription écrite du procès de Bobigny. Même si c'était illégal, l'association Choisir l'a publiée à l'époque et elle a été vendue à 30 000 exemplaires », explique Yvo Muller à Franceinfo - Culture. Les auteurs ont également puisé dans le livre « Gisèle Halimi, une farouche liberté », coécrit par Halimi et Annick Cojean en 2020, ainsi que dans une pièce de théâtre mettant en scène Ariane Ascaride dans le rôle de l'avocate. Ils ont rencontré le fils de Gisèle Halimi, Jean-Yves Halimi, avocat comme sa mère, ainsi que la famille de Marie-Claire Chevalier, décédée en 2022 à 66 ans. Sa mère, Michèle, vit aujourd'hui en maison de retraite.

La part de fiction du film se concentre sur l'intimité de Gisèle Halimi, notamment ses relations avec son mari et sa mère, dont le désamour a marqué son engagement. « On sait que le désamour de sa mère a été à la naissance de tous ses combats », soulignent les réalisateurs. Ce passé explique en partie sa « rage », comme le suggère un personnage du film. « Tu peux pas être une femme normale ? Avorter, c'est parjure », lui assène sa mère dans une réplique qui résume l'oppression vécue par les femmes de l'époque.

Charlotte Gainsbourg face à la complexité de Gisèle Halimi

Le choix de Charlotte Gainsbourg pour incarner Gisèle Halimi s'est imposé rapidement aux réalisateurs. « On a vraiment eu une évidence. On savait que les failles, la fragilité face à sa mère, on l'aurait facilement avec elle. Et qu'on pouvait réussir à l'amener vers la force, la froideur, la dureté de l'avocate », expliquent-ils. Dans le film, Gainsbourg incarne une Halimi prête à tout pour obtenir gain de cause, y compris à trahir des promesses faites à Marie-Claire et à sa mère pour l'emporter. « Gisèle Halimi dit dans le film qu'elle n'avait pas le choix. Sa stratégie ne fonctionne pas et tous ses plans ont échoué. Ce qui nous a intéressés cinématographiquement parlant. Elle se retrouve complètement acculée et trahit effectivement sa parole, à son plus grand regret », analyse Lauriane Escaffre.

Face à elle, Cécile de France campe un rôle tout aussi marquant : celui de Michèle Chevalier, mère courageuse et déterminée qui élève seule ses trois filles. « Vous avez pris des risques. J'aurais aimé avoir votre courage », lui déclare-t-elle dans le film. Cette réplique fait écho à l'engagement passé de Gisèle Halimi en faveur de Djamila Boupacha, militante du FLN torturée pendant la guerre d'Algérie, qu'elle avait défendue dans un procès médiatisé en 1960.

Une polémique en amont du tournage

Le film et son actrice principale ont été au cœur d'une controverse en septembre 2025. Alors que Charlotte Gainsbourg est généralement discrète sur ses engagements politiques, elle signe une tribune dans Le Figaro aux côtés d'autres personnalités, appelant le président Emmanuel Macron à conditionner la reconnaissance de l'État de Palestine par la France à la restitution des otages israéliens détenus par le Hamas et au démantèlement de l'organisation. Certains commentateurs ont alors remis en cause sa légitimité à incarner Gisèle Halimi, dont les positions anticoloniales étaient bien connues. « Certains ont estimé qu'elle ne pouvait pas incarner Gisèle Halimi », rapporte Franceinfo - Culture.

Interrogés sur ce point, les réalisateurs précisent que leur choix reposait avant tout sur la capacité de Gainsbourg à incarner la complexité de Halimi, « une femme qui n'est pas une sainte », selon leurs propres termes. « Cela en fait un personnage qui n'est pas complètement lisse », souligne Lauriane Escaffre. Le film insiste d'ailleurs sur cette ambiguïté, montrant une Halimi prête à transiger avec ses principes pour obtenir justice.

Et maintenant ?

Présenté à Cannes en mai 2026, « L'Affaire Marie-Claire » sortira en salles le 4 novembre 2026, à quelques semaines de la Journée internationale pour les droits des femmes. Le film pourrait relancer le débat sur les droits reproductifs, alors que plusieurs pays européens — comme la Pologne ou l'Italie — renforcent leurs législations restrictives. « On a des retours en arrière dans certains pays assez effrayants, comme en Pologne ou aux États-Unis. Il faut prendre conscience que des droits acquis peuvent ne plus l'être et rester vigilants », avertissent les réalisateurs. En France, où l'avortement est constitutionnalisé depuis le 8 mars 2024, cette œuvre rappelle que ces acquis sont le fruit de luttes collectives.

Avec une durée de 1h42 et une réalisation signée par Lauriane Escaffre et Yvo Muller, le film s'inscrit dans la veine des biopics historiques engagés, à l'image de « L'Événement » d'Audrey Diwan, adapté du roman d'Annie Ernaux et primé à Venise en 2021. Produit par Foucauld Barré et distribué par Gaumont, « L'Affaire Marie-Claire » s'annonce comme un rappel nécessaire : les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis.

Le procès de Bobigny en 1972 est devenu un symbole de la lutte pour l'avortement car il a mis en lumière l'injustice d'une loi criminalisant les femmes. Grâce à la stratégie de Gisèle Halimi, qui a transformé le procès en acte politique, et au combat de la famille Chevalier, la dépénalisation de l'avortement a été obtenue en 1975 avec la loi Veil. Ce procès a aussi contribué à la médiatisation du « Manifeste des 343 » de 1971, signé par des personnalités comme Simone de Beauvoir.

La grande majorité des faits présentés dans le film sont historiques, notamment la retranscription du procès de Bobigny, publiée par l'association Choisir à l'époque. Les éléments de fiction concernent principalement l'intimité de Gisèle Halimi, ses relations avec son mari et sa mère, ainsi que certaines interactions dramatiques. Les réalisateurs ont veillé à préserver les dialogues et la plaidoirie de Halimi, tout en faisant des coupes pour le rythme du film.