Le 9 janvier 2024, une cargaison de concentré de lithium quittait la mine Prospect Lithium Zimbabwe, située à Goromonzi. Ce site, emblématique des tensions actuelles entre l’Afrique et la Chine, illustre une mutation profonde des relations économiques sur le continent. Selon Courrier International, les pays africains riches en minerais stratégiques réaffirment désormais leur souveraineté en imposant des restrictions croissantes à l’exportation de matières premières brutes. Une stratégie qui vise à capter davantage de valeur ajoutée localement, au détriment du modèle extractiviste traditionnel.

Ce qu'il faut retenir

  • Le Zimbabwe a suspendu en février 2026 l’exportation de lithium brut pour encourager son raffinage local, une mesure qui affecte directement l’approvisionnement chinois, dépendant à 15 % de ce métal en provenance du pays.
  • La République démocratique du Congo (RDC), qui fournit 70 % du cobalt chinois, a restreint en 2025 les exportations de ce minerai, forçant Pékin à puiser dans ses stocks nationaux.
  • La Namibie, la Tanzanie et le Malawi ont adopté des législations similaires depuis 2023, tandis que le Ghana vise l’arrêt total des expéditions de bauxite brute et de lithium d’ici 2030.
  • Face à ces restrictions, la Chine adapte sa stratégie en investissant dans des infrastructures locales de transformation, comme l’usine de sulfate de lithium construite par le groupe Sichuan Yahua au Zimbabwe.

Un nationalisme des ressources qui redessine les partenariats miniers

Cette dynamique, qualifiée de « nationalisme des ressources » par le South China Morning Post, marque un tournant dans les relations sino-africaines. Les États africains cherchent désormais à maximiser les retombées économiques de leurs richesses minières, en exigeant que les minerais soient transformés localement avant toute exportation. « Ces mesures politiques sont cruciales », souligne Christopher Edyegu, analyste pour Mining.com. « Le paysage minier africain est en pleine mutation, et la tendance à la souveraineté des ressources est plus susceptible de s’accentuer que de s’atténuer, notamment en raison de la concurrence géopolitique pour les minerais essentiels ».

Les restrictions imposées par le Zimbabwe sur le lithium, un métal clé pour les batteries électriques, ont rapidement fait flamber les prix, pénalisant les industriels chinois. De même, les limitations congolaises sur le cobalt, un autre composant critique pour les technologies vertes, ont contraint Pékin à réviser ses approvisionnements. Ces décisions unilatérales reflètent une volonté africaine de ne plus se contenter du rôle de fournisseur de matières premières à bas prix.

La Chine ajuste son modèle face aux nouvelles règles du jeu

Face à ce protectionnisme africain, la Chine tente de concilier ses besoins en ressources avec les impératifs locaux. Après l’adoption de la loi zimbabwéenne, Pékin a exhorté les entreprises chinoises opérant sur place à se conformer aux nouvelles réglementations. Une adaptation coûteuse, mais nécessaire pour éviter des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement. Le groupe Sichuan Yahua, par exemple, a dû accélérer la construction d’une usine de sulfate de lithium à Goromonzi tout en continuant temporairement à exporter du concentré brut, comme l’a rapporté Bloomberg fin février 2026.

En RDC, la Chine a signé le 19 mars 2026 un mémorandum d’entente avec Kinshasa, réaffirmant « le respect des lois et réglementations congolaises ainsi que la protection des investissements ». Une reconnaissance implicite, selon Semafor, que « même ses partenaires africains les plus proches peuvent imposer des changements de politique abrupts qui bousculent son modèle d’investissement traditionnel ». Ce texte s’inscrit dans une stratégie plus large visant à sécuriser l’accès aux minerais africains tout en évitant les conflits frontaux.

Entre concessions et stratégies gagnant-gagnant

Pourtant, ces ajustements ne doivent pas être interprétés comme une rupture, mais plutôt comme une réorganisation des échanges. Un exemple révélateur de cette dynamique est la décision de la Chine, annoncée en parallèle des restrictions zimbabwéennes, d’exonérer de droits de douane 53 pays africains — dont le Zimbabwe — à compter du 1er mai 2026. Une mesure qui, à première vue paradoxale, s’inscrit en réalité dans une logique complémentaire : « Le Zimbabwe cherche à capter davantage de valeur ajoutée, tandis que la Chine s’assure un accès durable aux ressources », analyse Modern Diplomacy. « Les deux pays ajustent leur position au sein de la même chaîne d’approvisionnement mondiale, mais à des extrémités opposées ».

Cette approche s’inscrit dans un contexte de rivalité accrue entre Pékin et Washington pour le contrôle des ressources africaines. En 2026, la Chine a annoncé le lancement de près de 600 événements dans le cadre de l’Année sino-africaine des échanges entre les peuples, célébrant « soixante-dix ans d’amitié sino-africaine », comme le rapporte Mail & Guardian. Une stratégie diplomatique et économique qui mise sur un partenariat présenté comme « gagnant-gagnant », hérité des soutiens chinois aux mouvements anticoloniaux des années 1950 et 1960, rappelle David Monyae, professeur à l’université de Johannesburg.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient préciser l’issue de cette confrontation économique. D’ici fin 2026, les entreprises chinoises devraient finaliser leurs investissements dans les infrastructures locales de transformation au Zimbabwe et en RDC, une condition sine qua non pour maintenir leurs parts de marché. Par ailleurs, la mise en œuvre effective des restrictions ghanéennes d’ici 2030 pourrait redessiner encore davantage les flux commerciaux de bauxite et de lithium. Reste à voir si cette tendance à la souveraineté minière s’étendra à d’autres pays africains — comme la Zambie ou le Botswana — ou si Pékin parviendra à négocier des exemptions pour préserver ses approvisionnements stratégiques.

Une chose est sûre : le modèle extractiviste pur, où l’Afrique fournissait des matières premières à bas coût sans contrepartie industrielle, appartient désormais au passé. Les États africains, conscients de la valeur stratégique de leurs ressources, entendent en tirer profit autrement. Pour la Chine, puissance industrielle avide de minerais, l’enjeu sera de concilier ses besoins avec les nouvelles règles du jeu — ou de risquer de voir ses chaînes d’approvisionnement se fragiliser durablement.

Le Zimbabwe a interdit en février 2026 l’exportation de lithium sous forme brute afin d’inciter les entreprises minières à investir dans des raffineries locales. Cette mesure vise à créer davantage de valeur ajoutée sur place et à maximiser les retombées économiques pour le pays, selon les autorités zimbabwéennes.

La République démocratique du Congo (RDC) fournit environ 70 % des besoins chinois en cobalt, un métal essentiel pour la fabrication des batteries électriques. Les restrictions imposées par Kinshasa en 2025 sur les exportations de ce minerai ont directement affecté les industriels chinois.