Le fichage policier et judiciaire, fondé sur la seule présomption, repose sur des dérives juridiques, technologiques et philosophiques que dénonce Yoann Nabat, maître de conférences en droit, dans son essai « Surveiller et ficher ». Selon Le Monde, cette massification des données sécuritaires donne l’illusion d’un contrôle accru, sans pour autant garantir une meilleure efficacité dans la prévention des infractions.

Ce qu'il faut retenir

  • Yoann Nabat, maître de conférences en droit, publie l’essai « Surveiller et ficher » pour analyser les dérives du fichage policier et judiciaire.
  • Le système repose sur la présomption plutôt que sur des preuves tangibles, ce qui soulève des questions sur sa légitimité.
  • Les dérives sont à la fois juridiques, technologiques et philosophiques, selon l’auteur.
  • L’illusion d’un contrôle accru est pointée du doigt, sans garantie d’efficacité réelle.
  • Le fichage massif des données sécuritaires interroge sur l’équilibre entre sécurité et libertés individuelles.

Un système fondé sur la présomption plutôt que sur la preuve

Dans son essai « Surveiller et ficher », Yoann Nabat met en lumière un paradoxe central : la généralisation du fichage policier et judiciaire repose davantage sur des présomptions que sur des preuves établies. Selon lui, cette logique, qui consiste à enregistrer des individus sur la base de simples soupçons, « donne l’illusion d’un contrôle total, alors qu’elle ne garantit en rien une réduction effective de la criminalité ». D’après ses analyses, cette approche soulève des questions éthiques et juridiques majeures, notamment sur la présomption d’innocence.

Le maître de conférences en droit souligne que ce fichage massif, souvent justifié par des impératifs sécuritaires, s’accompagne d’un risque de stigmatisation des personnes enregistrées. « On criminalise des comportements qui ne le sont pas, ou qui ne le devraient pas l’être », précise-t-il. Cette dérive, selon Nabat, s’inscrit dans une logique de surveillance permanente, où la technologie joue un rôle central dans l’accumulation et l’analyse des données.

Des dérives technologiques et philosophiques

Au-delà des enjeux juridiques, Yoann Nabat pointe également les risques technologiques liés à cette accumulation de données. Les algorithmes utilisés pour analyser ces fichiers, bien que présentés comme neutres, « reproduisent souvent des biais existants dans les bases de données initiales », explique-t-il. Autrement dit, un système conçu pour lutter contre la criminalité peut, en réalité, renforcer des discriminations systémiques.

Sur le plan philosophique, l’auteur interroge la légitimité même d’un tel système. Pour lui, « la surveillance de masse ne résout pas les problèmes de fond : elle les masque ». En se focalisant sur la collecte d’informations, les autorités policières et judiciaires s’éloignent d’une réflexion plus large sur les causes de la délinquance et les moyens de prévention. Cette approche, selon Nabat, relève davantage d’une « stratégie de communication » que d’une véritable politique de sécurité.

Une illusion de contrôle qui interroge la démocratie

Le fichage policier et judiciaire, en donnant l’impression d’une maîtrise totale de la situation, pose une question plus large : jusqu’où une société est-elle prête à sacrifier ses libertés au nom de la sécurité ? Yoann Nabat rappelle que « l’histoire a montré que les régimes autoritaires ont toujours justifié leur emprise par la nécessité de protéger les citoyens ». En France, où le débat sur l’équilibre entre sécurité et libertés individuelles est récurrent, ces questions prennent une résonance particulière.

Selon les chiffres cités par l’auteur, près de 20 millions de personnes seraient fichées dans les bases de données policières en France, un chiffre qui illustre l’ampleur du phénomène. Pourtant, les études disponibles peinent à démontrer une corrélation directe entre cette masse de données et une baisse de la criminalité. « On dépense des millions pour des fichiers qui, au final, ne servent à rien, ou presque », estime Nabat.

Et maintenant ?

Si l’essai de Yoann Nabat soulève des critiques acerbes, il pourrait alimenter le débat sur la réforme des fichiers policiers et judiciaires. Une mission parlementaire, annoncée pour l’automne 2026, devrait examiner la pertinence et la légalité de ces dispositifs. Les associations de défense des libertés individuelles, comme la Ligue des droits de l’Homme, appellent déjà à un moratoire sur l’utilisation des algorithmes dans la police. Reste à voir si ces voix seront entendues dans un contexte où les impératifs sécuritaires restent une priorité pour les pouvoirs publics.

Pour Yoann Nabat, la solution ne réside pas dans l’abolition pure et simple du fichage, mais dans une refonte complète de son fonctionnement. « Il faut passer d’une logique de suspicion à une logique de preuve, et remplacer la surveillance de masse par une investigation ciblée », conclut-il.

En France, les principaux fichiers incluent le Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ), le Fichier des Personnes Recherchées (FPR), le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG), et le Système d’Information Schengen (SIS). Selon le ministère de l’Intérieur, ces bases contiennent des données sur plusieurs millions de personnes, qu’elles soient condamnées, suspectées ou simplement fichées pour des motifs préventifs.