Alors que les tensions entre les États-Unis et la Chine alimentent les débats sur le risque d’un conflit inévitable – une théorie popularisée par le concept de «piège de Thucydide» –, l’Europe se retrouve elle aussi confrontée à des comparaisons historiques aux résonances inquiétantes. Selon Le Figaro, cette grille de lecture, initialement appliquée aux dynamiques sino-américaines, pourrait éclairer d’un jour nouveau les enjeux de puissance sur le Vieux Continent, où l’émergence de nouveaux acteurs soulève des questions sur l’équilibre des forces.
Ce qu'il faut retenir
- Le «piège de Thucydide», théorisé par Graham Allison, suggère qu’un conflit devient probable lorsque une puissance émergente menace de dépasser une puissance dominante.
- Xi Jinping a lui-même évoqué cette théorie lors de la visite de Donald Trump en Chine en 2017 pour alerter sur les risques d’affrontement entre Pékin et Washington.
- Les travaux d’Allison, bien que controversés, s’appuient sur le récit de Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse, où la montée en puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspirait à Sparte ont conduit à la guerre.
- En Europe, cette analyse inspire des réflexions sur la capacité des institutions européennes à absorber les mutations de l’ordre mondial sans basculer dans des logiques de confrontation.
Une théorie née dans l’Antiquité, un débat contemporain
Le concept de «piège de Thucydide» tire son nom du grand historien athénien du Ve siècle avant J.-C., dont l’œuvre La Guerre du Péloponnèse décrit l’affrontement entre Athènes et Sparte. Dans le premier livre de cet ouvrage, Thucydide écrit : «Ce qui rendit la guerre inévitable, ce fut la montée en puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte». Cette phrase résume l’idée centrale du piège : lorsque deux puissances sont engagées dans une rivalité structurelle, la transition d’une hégémonie à une autre peut déclencher un conflit.
Cette théorie a été reprise par l’universitaire américain Graham Allison, professeur à Harvard, dont les travaux ont popularisé l’idée que les États-Unis et la Chine pourraient bien tomber dans ce piège. Allison lui-même reconnaît que sa thèse, bien que séduisante, reste contestée par une partie de la communauté académique. Pourtant, son cadre d’analyse a été repris par des dirigeants, comme Xi Jinping lors de la visite de Donald Trump en Chine en 2017, pour alerter sur les risques d’une escalade entre les deux superpuissances.
L’Europe, miroir des tensions globales
Si le débat reste centré sur les relations sino-américaines, Le Figaro souligne que l’Europe n’est pas épargnée par ces comparaisons historiques. Le continent, longtemps perçu comme un acteur stable dans l’ordre international, fait face à des défis inédits : l’ascension de la Turquie, les ambitions de la Russie, ou encore la montée des populismes qui remettent en cause la cohésion de l’Union européenne. Autant de dynamiques qui pourraient, selon certains analystes, reproduire des schémas de rivalité identifiés par Thucydide.
Jean-Noël Barrot, ministre délégué chargé de l’Europe, a récemment évoqué cette hypothèse dans une tribune, suggérant que l’Europe pourrait devenir un «laboratoire» pour éviter le piège de Thucydide. Son approche, qualifiée de «drôle de songe historique» par Le Figaro, repose sur l’idée que le Vieux Continent, par son modèle de coopération et d’intégration régionale, pourrait offrir une voie alternative aux logiques de confrontation. Une vision qui, bien que théorique, illustre les interrogations actuelles sur la capacité de l’Europe à préserver sa stabilité dans un monde multipolaire.
Des comparaisons historiques aux limites discutées
Pourtant, ces parallèles entre l’Antiquité et le XXIe siècle ne font pas l’unanimité. Les détracteurs de la théorie d’Allison, parmi lesquels figurent des historiens et politologues, soulignent que les contextes géopolitiques modernes diffèrent radicalement de ceux de la Grèce antique. Les chaînes de dépendance économique, les institutions internationales et la dissuasion nucléaire rendent, selon eux, une guerre directe entre grandes puissances moins probable – même si les risques de conflits indirects ou de tensions prolongées restent réels.
Un autre point de débat concerne la définition même de «puissance émergente» et «puissance dominante». Si la Chine est souvent présentée comme la rivale des États-Unis, son modèle économique et politique, ainsi que son intégration dans les réseaux commerciaux mondiaux, compliquent la donne. De même, en Europe, la notion d’émergence est relative : certains pays, comme l’Allemagne ou la France, restent des acteurs majeurs, tandis que d’autres, comme la Pologne ou l’Italie, voient leur influence croître ou décliner selon les périodes. Cette complexité rend toute généralisation hasardeuse.
Quoi qu’il en soit, cette théorie, même si elle ne fait pas consensus, rappelle une évidence : dans un monde où les rapports de force évoluent rapidement, la prudence et la diplomatie restent les meilleurs remparts contre les scénarios catastrophiques. Comme l’écrivait Thucydide, «les hommes sont portés à considérer comme certain ce qu’ils souhaitent» – une mise en garde qui conserve toute son actualité.
Oui, certains analystes l’ont appliquée à d’autres rivalités, comme celle entre l’Inde et la Chine, ou encore entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Cependant, son utilisation reste controversée, car chaque contexte géopolitique présente des spécificités que la théorie ne prend pas toujours en compte.
L’UE mise sur le renforcement de ses institutions, la diversification de ses partenariats économiques et la promotion d’un multilatéralisme réformé. L’idée est de créer des interdépendances qui rendent les conflits coûteux pour tous les acteurs, une approche inspirée en partie par les travaux de l’économiste Albert Hirschman sur les liens commerciaux.