Alors que les couloirs des hôpitaux nigérians résonnent souvent de cris étouffés par le désintérêt du personnel soignant, Bukola Osoba a fait un choix radical. En pleine contraction, elle a tenté d’attirer l’attention des infirmières, sans succès. Lorsqu’une aide est enfin venue, ce fut sur un ton sec et impatient. Autant dire que l’expérience a scellé son rejet du système de santé conventionnel.

Selon Courrier International, qui reprend un reportage de Minority Africa, des Nigérianes se tournent désormais vers les pratiques traditionnelles pour mettre leurs enfants au monde. Herboristes, sages-femmes ou grands-mères transmettent leurs savoirs de génération en génération, fondés sur l’observation et l’expérience plutôt que sur les protocoles hospitaliers. Une tendance encore minoritaire, mais dont l’ampleur ne cesse de croître face aux dysfonctionnements du réseau médical nigérian.

Ce qu'il faut retenir

  • Le Nigeria compte parmi les pays les plus dangereux au monde pour les accouchements, avec un taux de mortalité maternelle estimé à 1 femme sur 100 par les Nations unies.
  • Des femmes comme Ugwuanyi Akubuenyi ou Bukola Osoba délaissent les hôpitaux, jugés trop rigides et déshumanisés, pour se tourner vers des accouchements traditionnels.
  • Les sages-femmes et herboristes locaux s’appuient sur des savoirs ancestraux, transmis oralement depuis des siècles.
  • La confiance dans le système de santé nigérian est érodée par des pratiques hospitalières perçues comme froides et bureaucratiques.
  • Selon Minority Africa, ce phénomène reflète une remise en question plus large des institutions médicales au Nigeria.

Un système de santé en crise et des patientes en quête d’alternatives

Les témoignages recueillis par Minority Africa — un média panafricain basé à Kampala (Ouganda) couvrant les minorités en Afrique — dressent un tableau alarmant des maternités nigérianes. Les femmes décrivent des infrastructures surchargées, un personnel soignant débordé et des attitudes perçues comme indifférentes. Pour beaucoup, l’accouchement en milieu traditionnel représente une forme de réappropriation de leur santé reproductive.

Ugwuanyi Akubuenyi, qui a elle-même opté pour cette solution, explique sa décision par une réflexion simple : « Un jour, je me suis demandé comment nos ancêtres donnaient naissance sans hôpitaux ni médecine conventionnelle. J’ai conclu que je pouvais faire de même. » Son choix s’inscrit dans une logique de rejet de ce qu’elle qualifie de « froide arithmétique » des protocoles hospitaliers. — Autant dire que la désillusion face au système médical nigérian est profonde.

Le Nigeria, pire endroit au monde pour accoucher ?

Les chiffres des Nations unies, compilés à partir de données 2023, placent le Nigeria en tête des pays les plus dangereux pour les accouchements. Avec un taux de mortalité maternelle de 1 %, le pays devance même les États en situation de conflit prolongé. Les complications post-partum, les hémorragies ou les infections non traitées y sont fréquentes, en partie à cause d’un manque criant de moyens dans les structures publiques.

Les disparités entre zones urbaines et rurales aggravent la situation. Dans les grandes villes comme Lagos ou Abuja, certaines cliniques privées offrent des soins de qualité, mais à des coûts prohibitifs pour la majorité de la population. En milieu rural, l’accès aux soins reste un luxe, poussant les femmes vers des alternatives locales. — Les sages-femmes traditionnelles, souvent issues de communautés, jouissent d’une confiance que les infirmières ou médecins urbains peinent à obtenir.

Des savoirs ancestraux face à la médecine moderne

Les accoucheuses traditionnelles, appelées « *traditional birth attendants* » (TBA) au Nigeria, s’appuient sur des techniques éprouvées par des générations de femmes. Utilisation de plantes médicinales pour faciliter le travail, massages spécifiques ou même recours à des positions alternatives, ces pratiques contrastent avec la rigidité des protocoles hospitaliers. Pour les familles rurales, elles incarnent une continuité culturelle et une accessibilité immédiate.

Cependant, cette tendance soulève des questions sanitaires. Si certaines TBA sont formées et reconnues, d’autres opèrent sans aucun contrôle, exposant les parturientes à des risques d’infections ou de complications non maîtrisées. Les autorités nigérianes tentent depuis des années de réguler ce secteur, mais les résultats restent limités. — En 2025 encore, des campagnes de sensibilisation encourageaient les femmes à privilégier les hôpitaux, sans parvenir à inverser la tendance.

Une remise en question plus large des institutions médicales

Le phénomène ne se limite pas à l’obstétrique. Depuis plusieurs années, la défiance envers le système de santé nigérian s’étend à d’autres domaines, comme la fertilité ou les soins primaires. Des scandales de maltraitance ou de corruption dans les hôpitaux publics ont érodé la confiance des citoyens. En 2024, une enquête de Minority Africa révélait l’ampleur des arnaques autour des traitements de fertilité « miraculeux », vendus à prix d’or dans des cliniques privées.

Dans ce contexte, l’accouchement traditionnel devient un symbole de résistance. Il incarne le rejet d’un système perçu comme élitiste, bureaucratique et parfois maltraitant. Pour les femmes issues de milieux modestes, il représente aussi une solution économique : là où une césarienne coûte plusieurs centaines de dollars en clinique privée, une accoucheuse traditionnelle ne demande que quelques milliers de nairas — soit moins de 10 euros.

Et maintenant ?

Les autorités nigérianes ont lancé plusieurs initiatives pour améliorer la prise en charge maternelle, comme la formation de sages-femmes ou la construction de centres de santé dans les zones rurales. Pourtant, ces mesures peinent à porter leurs fruits, faute de financement durable et de volonté politique. Les prochaines élections, prévues en 2027, pourraient relancer le débat sur la réforme du système de santé. En attendant, les femmes continueront de choisir entre la médecine conventionnelle et les savoirs ancestraux — souvent en fonction de leurs moyens et de leur confiance dans les institutions.

Pour les observateurs, la situation illustre une crise plus profonde : celle d’un État incapable de garantir des services publics de base à sa population. — En matière de santé maternelle, le Nigeria paie aujourd’hui le prix d’années de sous-investissement et de mépris institutionnel.

Les principaux risques incluent les infections non traitées, les hémorragies non maîtrisées et les complications en cas de travail prolongé. Certaines accoucheuses traditionnelles manquent de formation pour gérer des situations d’urgence, ce qui peut mettre en danger la vie de la mère et de l’enfant. Les autorités sanitaires nigérianes recommandent systématiquement les hôpitaux pour les grossesses à haut risque, mais l’accès reste limité pour les populations rurales.

Oui, depuis les années 2000, le Nigeria a mis en place des programmes de formation et de certification pour les accoucheuses traditionnelles. En 2025, le ministère de la Santé a lancé une campagne pour intégrer ces professionnelles dans le système de santé national, en leur offrant une formation aux gestes de base et aux protocoles d’urgence. Cependant, ces initiatives peinent à couvrir tout le territoire, et beaucoup de TBA continuent d’exercer sans supervision.