La parole des victimes met parfois des mois, voire des années, à être entendue, comme l’illustrent les affaires Bruel ou celle de la mère de Rosa, dont la mort n’a suscité une réaction judiciaire qu’après des années de plaintes. Selon Le Figaro, cette lenteur à reconnaître la parole féminine s’enracine dans des mécanismes historiques et culturels profonds, analysés par Gisèle Szczyglak, docteure en philosophie politique et autrice de l’ouvrage Subversives.

Ce qu'il faut retenir

  • La parole des femmes est systématiquement suspectée en raison d’un a priori négatif historique, selon Gisèle Szczyglak.
  • Des penseurs comme Kant, Nietzsche, Schopenhauer ou Napoléon ont contribué à discréditer la parole féminine, la reléguant à la sphère domestique.
  • Les affaires Bruel et Lyhanna montrent une asymétrie persistante dans la crédibilité accordée aux victimes selon leur genre.
  • La parole des femmes s’affirme aujourd’hui dans un contexte de réappropriation de leur corps et de lutte contre les violences sexuelles.
  • Le Code civil de 1804 et la philosophie antique (Athènes) ont structuré une exclusion durable des femmes de l’espace public.

Une suspicion millénaire envers la parole féminine

Dès l’Antiquité, la parole des femmes a été marginalisée. À Athènes, berceau de la démocratie, seuls les hommes libres et citoyens – estimés à 10 % de la population – avaient accès à l’espace public. Les femmes en étaient exclues, tout comme les enfants et les esclaves. Cette rupture entre sphère publique et privée, initiée il y a plus de 2 500 ans, a ancré l’idée que la parole féminine n’avait pas sa place dans le débat politique ou juridique.

Selon Szczyglak, cette exclusion s’est renforcée avec les grandes figures de la pensée. Napoléon, dans le Code civil de 1804, classait les femmes parmi les « mineurs, les criminels et les débiles mentaux », privées de droits fondamentaux. Kant estimait pour sa part que « le beau sexe n’est pas capable de principes », tandis que Nietzsche affirmait que « rien n’est plus étranger à la femme que la vérité ». Ces discours, diffusés pendant des siècles, ont ancré une méfiance structurelle envers la parole des femmes, les réduisant souvent au statut d’hystériques ou de menteuses.

Le poids des institutions et de la religion

La religion a joué un rôle clé dans cette disqualification. Eve, symbole de la tentation et du mensonge, a été utilisée pour justifier l’exclusion des femmes de l’espace sacré et intellectuel. La psychanalyse, censée libérer la parole, n’a pas échappé à ce biais : Freud évoquait le « continent noir » pour désigner le féminin, associant l’hystérie à l’utérus et réduisant ainsi la parole des femmes à un symptôme pathologique.

Cette méfiance envers la parole féminine s’est perpétuée dans les institutions judiciaires. Dans l’affaire Patrick Bruel, il aura fallu plus de dix plaintes pour que l’artiste soit placé en garde à vue. Dans celle de Rosa, 20 ans, poignardée 50 fois chez elle, ce n’est qu’après sa mort que les plaintes ont été prises au sérieux. À l’inverse, des affaires comme celle de Marius Borg Høiby, où des témoignages glaçants ont été recueillis, montrent une réactivité judiciaire bien plus rapide quand les victimes sont des hommes. « On voit bien qu’il existe une asymétrie irrationnelle et systémique entre la façon dont on traite la parole des hommes et celle des femmes », souligne Szczyglak.

Une réappropriation progressive de la parole

Pourtant, un basculement semble s’opérer. Depuis quelques années, la colère des femmes contre les violences sexuelles et la culture du viol a gagné en visibilité. Des mouvements comme #MeToo ont permis à des milliers de victimes de briser le silence, transformant leur parole en acte politique. Szczyglak y voit une conséquence directe de la réappropriation par les femmes de leur corps et de leur autonomie : « Quand une femme dit : “Non, mon corps n’est pas à disposition”, elle devient un sujet de droit. Affirmer son désir ou son non-désir, c’est exprimer sa liberté. »

Cette dynamique est particulièrement visible dans les affaires judiciaires récentes. En Norvège, Marius Borg Høiby, fils de la princesse héritière, a été condamné à quatre ans de prison pour deux viols et violences répétées. En France, l’affaire Alana Rosa, dont le corps a été retrouvé avec 50 coups de couteau, a relancé le débat sur l’impunité des agresseurs et la crédibilité accordée aux victimes. Pourtant, malgré ces avancées, les obstacles persistent. Comme le rappelle Szczyglak, « la honte commence à changer de camp, mais il reste aux hommes un travail de reconnaissance à mener » pour que l’égalité d’écoute devienne une réalité.

Et maintenant ?

Les prochains mois pourraient voir une accélération des procédures judiciaires dans les affaires de violences sexuelles, notamment sous la pression des mouvements féministes et des associations. Une réforme du Code pénal, discutée au Parlement, pourrait renforcer la protection des victimes et simplifier les procédures de plainte. Reste à voir si ces changements s’accompagneront d’une réelle transformation des mentalités, ou si les a priori historiques continueront de peser sur l’écoute accordée à la parole des femmes.

Une culture à réinventer

Pour Szczyglak, la solution passe par une remise en question radicale des fondements mêmes de notre société. « Nous devons revoir toute une culture », explique-t-elle. Cela implique de déconstruire les stéréotypes hérités de l’Antiquité, de la religion et de la philosophie, mais aussi de repenser l’éducation et les médias. Les femmes doivent être représentées non plus comme des victimes passives, mais comme des actrices à part entière du débat public.

Cette transformation prendra du temps. Les trois principes fondateurs de la démocratie athénienne – l’isonomia (égalité devant la loi), l’isokrateïa (égalité des pouvoirs) et l’isegoria (égalité de parole) – n’ont jamais été pleinement appliqués. Aujourd’hui encore, la troisième condition fait défaut : l’égalité d’écoute n’existe pas. Mais les affaires récentes montrent que les lignes bougent. Peut-être est-ce là le signe que, enfin, la honte change de camp.

Selon Gisèle Szczyglak, cette méfiance s’enracine dans des mécanismes historiques et culturels : les femmes ont été exclues de l’espace public dès l’Antiquité, et des penseurs comme Kant ou Nietzsche ont contribué à discréditer leur parole. Même aujourd’hui, les institutions judiciaires et sociales perpétuent ces biais, comme le montrent les affaires Bruel ou celle d’Alana Rosa, où la parole des victimes a mis des années à être entendue.