Le régulateur russe des médias, Roskomnadzor, chercherait à imposer une forme de censure sur les médias kazakhs en exigeant le retrait d’informations relatives à la guerre en Ukraine, selon Courrier International. Cette tentative s’inscrit dans un contexte où Moscou dispose de leviers d’influence significatifs sur Astana, sans que cette dernière ne rompe officiellement avec son voisin.

Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le Kazakhstan adopte une position de prudence stratégique. Bien que le gouvernement kazakh ne reconnaisse pas les territoires ukrainiens occupés comme russes, il évite toute condamnation ferme de l’aggression militaire. Cette approche s’explique par la volonté de préserver les relations privilégiées avec Moscou et de ménager les populations russophones présentes sur son territoire, estimées à environ 3,7 millions de personnes selon les dernières données disponibles.

Ce qu'il faut retenir

  • Roskomnadzor exigerait des médias kazakhs le retrait d’informations sur la guerre en Ukraine, via des pressions exercées sur leurs hébergeurs, indique Azattyq Asia, version kazakhe de Radio Free Europe/Radio Liberty.
  • Le Kazakhstan, bien qu’aligné économiquement et politiquement sur la Russie, évite de condamner ouvertement l’invasion de l’Ukraine pour ne pas fragiliser sa minorité russophone.
  • Les médias kazakhs, étroitement surveillés par les autorités, adoptent un ton mesuré : ils relaient parfois les déclarations du président ukrainien Volodymyr Zelensky ou les images des destructions à Kharkiv ou Marioupol, mais évitent soigneusement le terme de « guerre ».
  • La Russie conserve sur le Kazakhstan des leviers d’influence majeurs, notamment économiques, énergétiques et linguistiques, ce qui limite toute velléité d’autonomie médiatique kazakhe.

Une pression russe croissante sur l’espace médiatique kazakh

D’après les révélations d’Azattyq Asia, la Roskomnadzor aurait directement sollicité plusieurs médias kazakhs pour exiger la suppression de contenus liés au conflit ukrainien. Les méthodes employées passeraient notamment par des pressions indirectes, ciblant les hébergeurs locaux ou internationaux utilisés par ces organes de presse. « Contrôler l’espace médiatique d’un État étranger est une pratique inhabituelle, mais Moscou semble y voir une opportunité de renforcer son emprise sur les voisins post-soviétiques », commente un analyste interrogé par Courrier International.

Cette tentative survient alors que le Kazakhstan, membre de l’Union économique eurasiatique et dépendant à plus de 30 % de ses exportations vers la Russie, peine à diversifier ses alliances. Astana tente de jouer un rôle d’équilibriste, en participant aux sanctions occidentales contre Moscou tout en maintenant un dialogue constant avec le Kremlin. Dans ce jeu subtil, la liberté de la presse devient un enjeu de taille.

Un traitement médiatique ukrainien sous haute surveillance

Sur le plan éditorial, les grands médias kazakhs, souvent contrôlés par l’État ou des oligarques proches du pouvoir, adoptent une ligne éditoriale prudente. Si des informations sur les destructions à Kharkiv, Kiev ou Marioupol peuvent être relayées, leur contexte est systématiquement minimisé. « Le terme de “guerre” est rarement employé, au profit de formulations comme “opération militaire” ou “conflit”, afin de ne pas froisser Moscou », explique un journaliste kazakh sous couvert d’anonymat.

Cette autocensure s’étend aux réseaux sociaux, où les autorités kazakhes surveillent activement les contenus partagés. En 2024, le Kazakhstan avait déjà adopté une loi sur la « protection de l’information », permettant de bloquer des sites jugés « hostiles » ou diffusant des « fake news ». Une législation souvent utilisée pour museler les voix critiques, mais qui pourrait désormais servir les intérêts russes.

Des relations kazakho-russes sous tension, mais toujours stratégiques

Malgré ces pressions, Astana refuse de se soumettre pleinement aux exigences de Moscou. En 2023, le Kazakhstan a ainsi accueilli des centaines de milliers d’entreprises et citoyens russes fuyant la mobilisation, offrant un refuge temporaire à des figures de l’opposition et des médias indépendants. Une décision qui avait provoqué des tensions diplomatiques, rapidement apaisées par des garanties économiques.

Économiquement, les deux pays restent interdépendants : 70 % des importations kazakhes de gaz proviennent de Russie, tandis que les échanges commerciaux ont atteint 23 milliards de dollars en 2025, selon les dernières statistiques douanières. Cette dépendance limite considérablement la marge de manœuvre du Kazakhstan, même si Astana cherche à réduire sa vulnérabilité en développant des partenariats avec la Chine et l’Europe.

Et maintenant ?

La suite dépendra de la capacité du Kazakhstan à résister aux pressions russes sans aliéner son principal partenaire commercial. Une éventuelle escalade des tensions pourrait se traduire par des représailles économiques de la part de Moscou, comme un durcissement des contrôles aux frontières ou une limitation des livraisons d’énergie. D’ici la fin de l’année, les observateurs s’attendent à ce que l’Union européenne et les États-Unis accentuent leurs efforts pour soutenir les médias indépendants kazakhs, craignant une contagion de la censure russe dans toute l’Asie centrale.

Côté russe, Roskomnadzor pourrait durcir ses exigences, voire étendre ses demandes à d’autres pays voisins comme la Biélorussie ou le Kirghizistan, où l’influence de Moscou reste forte. Pour l’heure, Astana n’a pas réagi officiellement à ces pressions, mais les milieux diplomatiques kazakhs évoquent en privé une « résistance mesurée », afin de ne pas rompre définitivement avec un voisin dont dépend une partie de sa stabilité.

Un équilibre fragile pour le Kazakhstan

Cette situation illustre les défis auxquels font face les pays d’Asie centrale, pris en étau entre leur héritage soviétique, leurs intérêts économiques et leur désir d’autonomie. Pour le Kazakhstan, le risque est double : perdre le soutien de la Russie, ou se soumettre à sa censure au détriment de sa souveraineté médiatique. « Nous sommes dans une position délicate, entre le marteau russe et l’enclume occidentale », résume un diplomate kazakh sous anonymat.

Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa quatrième année, l’enjeu dépasse désormais les frontières ukrainiennes. Il engage l’avenir même de la liberté d’expression dans une région où la Russie tente de réimposer son modèle autoritaire, y compris au-delà de ses frontières.

Le Kazakhstan cherche avant tout à préserver ses relations économiques et énergétiques avec la Russie, tout en ménageant sa minorité russophone, forte de 3,7 millions de personnes. Une condamnation ouverte risquerait de fragiliser cette stabilité politique et sociale, déjà mise à l’épreuve par les sanctions occidentales contre Moscou.

Moscou pourrait durcir les contrôles aux frontières, limiter les livraisons d’énergie ou cibler les entreprises kazakhes opérant en Russie. Une escalade économique serait d’autant plus dommageable que le Kazakhstan dépend à plus de 30 % de ses exportations vers son voisin russe.