Une décision inédite de Washington a mis en lumière, ce week-end, les fractures technologiques entre les États-Unis et l’Europe. Selon Le Figaro, le gouvernement américain a ordonné à l’entreprise Anthropic, spécialisée dans l’intelligence artificielle, de restreindre l’accès à ses modèles les plus avancés pour tout ressortissant étranger, y compris ses propres employés étrangers. Cette mesure, prise vendredi sous couvert de sécurité nationale, a provoqué une réaction unanime parmi les responsables politiques français, de Jordan Bardella à Jean-Luc Mélenchon, rappelant l’urgence pour l’Europe de réduire sa dépendance technologique.

Ce qu'il faut retenir

  • Washington a ordonné à Anthropic de bloquer l’accès à ses modèles d’IA les plus puissants pour « tout ressortissant étranger », invoquant un risque pour la sécurité nationale.
  • La décision a été qualifiée de « guerre de l’IA » par plusieurs responsables politiques français, dont Gabriel Attal et Édouard Philippe.
  • L’urgence de la souveraineté technologique a été soulignée, avec des appels à soutenir Mistral AI et à développer des alternatives européennes.
  • Anthropic, critiquée pour son refus de participer à la surveillance de masse, a saisi la justice américaine après la rupture de ses contrats avec le Pentagone.
  • Les responsables français, de droite comme de gauche, ont tous appelé à une réorientation de la commande publique vers des solutions souveraines.

Une décision américaine aux conséquences immédiates

Vendredi dernier, le département américain du Commerce a imposé à Anthropic de suspendre l’accès à ses modèles d’IA les plus performants pour « tout ressortissant étranger », qu’il se trouve aux États-Unis ou à l’étranger. Selon le communiqué de l’entreprise, cette restriction s’applique également à ses employés étrangers, marquant une escalade dans les tensions technologiques entre Washington et ses partenaires internationaux. Anthropic, qui collaborait jusqu’alors avec le Pentagone, a vu ses contrats rompus début mars, l’entreprise étant accusée de représenter un « risque pour la chaîne d’approvisionnement » américaine.

Cette décision intervient alors que Anthropic refuse de participer au développement de systèmes de surveillance de masse ou d’armes autonomes, position qui lui a valu des tensions avec l’administration Trump. L’entreprise, dont les modèles étaient jusqu’ici les seuls certifiés « secret-défense » aux États-Unis, a saisi la justice pour contester cette sanction, estimant être sanctionnée pour des raisons éthiques.

La classe politique française unie contre la dépendance technologique

La mesure américaine a suscité une réaction rare dans le paysage politique français. Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a estimé sur X que « cette décision soudaine vient nous rappeler que l’intelligence artificielle est déjà un sujet de souveraineté nationale majeur ». Il a appelé à « accélérer le soutien à Mistral AI et à tout l’écosystème IA français », soulignant que « la France ne peut plus dépendre des États-Unis pour ses technologies stratégiques ». Une position partagée par Gabriel Attal, qui a évoqué un risque de « vassalisation totale de la France », comparant l’influence américaine sur l’IA à « leur détroit d’Ormuz ».

À gauche, Jean-Luc Mélenchon a également réagi avec fermeté. « Depuis 2016, La France Insoumise classe le numérique comme la nouvelle frontière de l’humanité et refuse que la France soit une colonie numérique des États-Unis », a-t-il rappelé. Pour lui, cette décision prouve « l’urgence d’être indépendants et souverains », même s’il y voit aussi un « règlement de comptes politique » du gouvernement américain contre Anthropic, entreprise perçue comme « partisane d’une IA éthique ».

La souveraineté technologique, nouvelle frontière politique

Édouard Philippe, maire du Havre et figure d’Horizons, a abondé dans ce sens. « Washington décide de soumettre le développement de l’IA à sa logique de puissance », a-t-il déclaré, soulignant que « nous ne maîtrisons ni les modèles, ni le calcul de l’IA, infrastructure aussi essentielle que l’électricité ou Internet ». Il a appelé l’Europe à « se réveiller » et à privilégier les « marchés technologiques européens », tout en plaidant pour la simplification des normes qui « avantagent les big tech américaines ».

Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur et président du groupe LR au Sénat, a pour sa part mis en garde : « Une nation qui dépend des autres pour sa technologie est une nation qu’on peut débrancher du jour au lendemain ». Il a appelé à considérer l’IA comme « une part de notre souveraineté », au même titre que le nucléaire, et à réorienter la commande publique vers des solutions souveraines pour « réarmer notre puissance technologique ».

« Nous ne pouvons pas compter sur d’autres car cela nous rend vulnérables. La décision des États-Unis le montre. Anthropic est leur détroit d’Ormuz. » — Gabriel Attal, Renaissance

Contexte et enjeux géopolitiques

Cette crise survient dans un contexte de tensions accrues entre les États-Unis et la Chine autour de la domination technologique, l’IA figurant en tête des priorités stratégiques. Anthropic, créée en 2021 par d’anciens chercheurs d’OpenAI, s’était distinguée par son engagement en faveur d’une IA « sûre et contrôlable », une position qui a contrasté avec celle d’autres acteurs majeurs du secteur. Pourtant, cette approche n’a pas suffi à éviter les frictions avec l’administration américaine, illustrant les dilemmes éthiques et géopolitiques liés à l’innovation technologique.

En Europe, la dépendance aux technologies américaines, notamment dans le cloud et l’IA, est un sujet récurrent de débat. Plusieurs pays, dont la France, ont lancé des initiatives pour soutenir leurs champions nationaux, comme Mistral AI, fondée en 2023 et valorisée à plus de 2 milliards d’euros. Pourtant, les défis restent immenses : manque de financement public, concurrence des géants américains et chinois, et complexité des normes européennes. « Nous ne maîtrisons pas les infrastructures critiques de l’IA », a rappelé Édouard Philippe, soulignant que l’Europe doit agir pour ne pas se retrouver « en situation de vassalité technologique ».

Et maintenant ?

La décision américaine contre Anthropic pourrait accélérer les discussions au niveau européen sur la régulation de l’IA et le soutien aux acteurs locaux. Plusieurs responsables politiques français ont appelé à une « réorientation stratégique » de la commande publique, avec un calendrier à court terme pour les prochains mois. Une réunion informelle des ministres européens du Numérique est prévue en juillet, tandis que Mistral AI devrait annoncer de nouveaux partenariats avec des acteurs publics français d’ici la fin de l’année. Reste à voir si ces mesures suffiront à combler le retard technologique européen.

Cette crise rappelle également que la souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit, au prix d’investissements massifs et d’une coopération renforcée entre États membres. Pour l’instant, la classe politique française semble s’accorder sur un point : l’inaction n’est plus une option.

Selon les autorités américaines, cette restriction, prise sous couvert de sécurité nationale, vise à empêcher tout risque de fuite technologique vers des pays étrangers. Le département du Commerce a justifié cette décision en invoquant la nécessité de protéger la chaîne d’approvisionnement nationale, bien que Anthropic ait affirmé être sanctionnée pour son refus de participer à des projets de surveillance de masse ou d’armes autonomes.

Le principal concurrent européen d’Anthropic est Mistral AI, une start-up française fondée en 2023 par d’anciens chercheurs de Meta et Google DeepMind. Valorisée à plus de 2 milliards d’euros, l’entreprise développe des modèles d’IA performants et met en avant une approche éthique de la technologie. D’autres acteurs, comme l’allemand Aleph Alpha ou le britannique DeepMind (racheté par Google), complètent le paysage, mais aucun ne dispose encore de la même envergure.