Depuis deux ans, Strasbourg participe à l'expérimentation nationale "Territoires Zéro Non-Recours", un dispositif visant à lutter contre le non-recours aux droits sociaux. Selon Franceinfo - Santé, cette initiative, lancée en 2023 par le gouvernement, compte désormais 39 territoires engagés dans cette démarche sur l'ensemble du pays.
Ce qu'il faut retenir
- Un tiers des foyers éligibles au RSA ne le perçoivent pas, un phénomène appelé non-recours qui touche de nombreuses aides sociales.
- À Strasbourg, le quartier prioritaire de Neudorf (45 000 habitants) est l'un des sites pilotes, avec des permanences hebdomadaires pour accompagner les habitants dans leurs démarches.
- Près de 200 habitants ont bénéficié de ce dispositif depuis un an, grâce à l'intervention de conseillers numériques et de médiateurs sociaux.
- Parmi les aides souvent ignorées figurent la prime d'activité, la complémentaire santé gratuite ou encore les aides au logement, avec des montants pouvant atteindre 100 euros par mois.
- Le dispositif cible quatre moments clés de la vie : la majorité, la parentalité, la séparation et le passage à la retraite.
- La ville de Strasbourg a identifié 45 personnes éligibles à la complémentaire santé, 18 au chèque énergie et 15 aux aides au logement parmi 167 personnes interrogées.
Le taux de pauvreté dans le quartier Neudorf s'élève à 18%, un chiffre qui illustre l'importance de cette expérimentation. Menée dans le cadre du dispositif "Neudorf-Musau, Droits devant !", l'action repose sur des permanences organisées trois fois par semaine dans divers lieux du quartier : un cabinet de santé scolaire, une association sportive et même une médiathèque. L'objectif est d'accompagner les habitants dans des démarches souvent perçues comme complexes, notamment en raison de la dématérialisation croissante des services publics.
Des permanences pour briser les barrières administratives et numériques
Au cœur de ce dispositif, des conseillers comme Maël Richecoeur, conseiller numérique, jouent un rôle clé. Installé devant son ordinateur dans le centre médico-social de Strasbourg, il reçoit une fois par semaine les habitants du quartier Ampère. Clémentine, l'une de ses bénéficiaires, témoigne des difficultés rencontrées avant de franchir la porte de la permanence : « Je ne suis pas habituée à l'ordinateur, je ne voudrais pas faire de bêtise », confie-t-elle. Elle ignorait, par exemple, qu'elle pouvait prétendre à la prime d'activité pour quelques heures de ménage effectuées occasionnellement. « 100 euros, c'est impressionnant », s'étonne-t-elle encore aujourd'hui.
Grâce à cet accompagnement, Clémentine a pris confiance en elle. Elle envisage désormais de réaliser seule ses prochaines déclarations en ligne. « J'ai vu madame monter en compétence, s'acheter un ordinateur, être de plus en plus à l'aise. On sent qu'on a vraiment un rôle à jouer. On peut être utiles au quotidien à ces personnes », se félicite Maël Richecoeur. Les craintes liées aux erreurs administratives, souvent évoquées par les usagers, sont également abordées. « Beaucoup de personnes ont peur de faire une erreur auprès de l'administration et qu'il y ait une demande de remboursement ultérieure, ce qui pourrait pénaliser leur situation budgétaire et familiale », explique-t-il.
Une stratégie globale pour toucher les publics les plus fragiles
Magali Fleury, médiatrice et conseillère en droits sociaux, intervient aux côtés de Maël Richecoeur. Elle décrit une approche ciblée, basée sur quatre temps de vie considérés comme particulièrement fragilisants : « Je deviens majeur, je deviens parent, je me sépare et je deviens sénior ». Elle analyse ensuite les ressources des ménages et leur composition familiale. « On va pouvoir parler de la prime d'activité, du RSA, de la complémentaire santé gratuite, du minimum vieillesse et des aides pour faire du sport ! », énumère-t-elle. « Elles sont parties avec des infos quand même, se réjouit-elle. Cette action est un peu une porte d'entrée et peut aussi permettre à des personnes de se sentir mieux. »
Magali Fleury souligne également les multiples raisons du non-recours : « On parle souvent de la fracture numérique, mais il y a aussi le jargon administratif, la méconnaissance du fonctionnement de l'administration. Et il y a des personnes qui sont dans une forme de fatalité, persuadées qu'elles n'ont pas le droit aux aides. Plusieurs disaient : ‘Non, ce n'est pas la peine. Je n'ai droit à rien’. » Pour lutter contre ces idées reçues, des actions de sensibilisation sont menées régulièrement, comme la distribution de flyers sur le marché de Neudorf ou lors de fêtes de quartier.
Une approche élargie aux aides locales pour prévenir la pauvreté
Magali de Haas, cheffe de projet sur le « Territoire Zéro Non-Recours » pour la ville de Strasbourg, insiste sur l'importance de cette mobilisation. « C'est important, parce que beaucoup de personnes aujourd'hui sont éloignées des services publics, ont baissé les bras face à des démarches qui sont complexes, à une multiplicité d'organismes et à une dématérialisation grandissante », explique-t-elle. Elle ajoute que « 60 % des personnes qui viennent aux rendez-vous dits de diagnostic sont des personnes qu'on a croisées dans ce genre d'actions ».
La stratégie strasbourgeoise ne se limite pas aux minima sociaux. Elle intègre également des aides locales méconnues. « On a fait le choix de ne pas travailler uniquement sur les minima sociaux, mais aussi sur les aides locales. Par exemple à Strasbourg, beaucoup de familles ignorent qu'en dessous d'un certain seuil de ressources, la Ville peut leur octroyer une aide de 80 euros pour l'inscription de leur enfant dans un club sportif. On a aussi une aide pour les femmes enceintes qui consiste en des paniers de légumes bio, donc sans perturbateurs endocriniens », détaille-t-elle. Cette approche permet d'élargir l'impact du dispositif au-delà des prestations classiques.
Pour les habitants du quartier Neudorf, l'enjeu dépasse la simple obtention d'aides financières. Il s'agit aussi de retrouver une forme d'autonomie dans leurs démarches quotidiennes, face à un système administratif souvent perçu comme inaccessible. Les permanences, en offrant un accompagnement humain et technique, contribuent à restaurer un lien de confiance entre les citoyens et les institutions. À l'heure où la dématérialisation des services publics s'accélère, des initiatives comme celle-ci rappellent l'importance de maintenir des canaux d'accès humains, surtout dans les quartiers les plus fragilisés.
Reste à voir si cette expérimentation, dont les premiers résultats sont encourageants, pourra inspirer d'autres territoires. En attendant, à Strasbourg, le dispositif « Neudorf-Musau, Droits devant ! » prouve qu'une approche ciblée et collaborative peut faire la différence dans la lutte contre la précarité et l'exclusion.
Le dispositif s'adresse principalement aux habitants des quartiers prioritaires, mais aussi à toute personne en situation de fragilité administrative ou numérique. Les conseillers évaluent l'éligibilité aux aides en fonction des revenus, de la composition familiale et des moments de vie (majorité, parentalité, séparation, retraite). Les permanences sont ouvertes à tous, sans restriction.