Près d’un million de personnes en France seraient concernées par les troubles des conduites alimentaires (TCA), selon les estimations des spécialistes. Pourtant, plus de la moitié d’entre elles ne seraient ni dépistées ni prises en charge, faute de sensibilisation suffisante parmi les proches et les professionnels de santé. C’est ce qu’a souligné Corinne Blanchet, médecin nutritionniste à l’hôpital Cochin à Paris et co-présidente de la Fédération française Anorexie Boulimie, lors de la sixième édition de la semaine nationale de sensibilisation aux TCA, qui s’est tenue du 1er au 7 juin 2026. Autant dire que l’ampleur du phénomène dépasse largement les idées reçues, et ses répercussions s’étendent bien au-delà de la simple relation à l’alimentation.
Ce qu'il faut retenir
- Près d’un million de personnes en France seraient touchées par les TCA, avec plus de 50 % de cas non diagnostiqués.
- Les troubles incluent l’anorexie mentale, la boulimie, l’hyperphagie boulimique et les troubles ARFID (alimentation sélective et évitante), touchant autant les femmes que les hommes.
- Les TCA peuvent apparaître à tout âge, de la petite enfance à l’âge adulte, avec des conséquences physiques, psychiques, sociales et familiales.
- Le dépistage reste insuffisant en raison d’un manque de formation des proches et des professionnels.
- La prise en charge repose sur une approche pluridisciplinaire, incluant la famille, et des avancées thérapeutiques sont en cours.
Des troubles psychiatriques aux répercussions multiples
Les TCA ne se limitent pas à une simple difficulté à s’alimenter. Ce sont des troubles psychiatriques complexes, rappelle Corinne Blanchet, citée par Franceinfo - Santé. Leur origine est à la fois génétique, psychologique et environnementale. Les formes les plus connues, comme l’anorexie mentale ou la boulimie, côtoient des troubles moins médiatisés, comme les troubles ARFID, qui se caractérisent par une alimentation sélective ou évitante. Ces derniers touchent aussi bien les enfants que les adultes, et concernent indifféremment les hommes et les femmes. L’anorexie mentale reste majoritairement féminine, mais la boulimie et l’hyperphagie boulimique concernent une part significative d’hommes.
Les conséquences de ces troubles sont loin d’être anodines. Outre les risques somatiques liés à la dénutrition ou aux comportements purgatifs, les TCA ont un impact profond sur la santé mentale, la vie sociale et les relations familiales. « C’est un raz-de-marée dont les conséquences sont bien plus larges qu’on l’imagine habituellement », explique la médecin. Les troubles peuvent s’installer durablement, perturber la croissance chez l’enfant, ou émerger brutalement à l’âge adulte, souvent dans un contexte de vulnérabilité psychologique ou sociale.
Un dépistage qui reste un point faible du système de santé
Le principal défi réside dans le dépistage précoce, qui conditionne l’efficacité des prises en charge. Or, les acteurs les mieux placés pour repérer les premiers signes – familles, éducateurs, médecins généralistes ou pédiatres – manquent souvent de formation. « Il y a un manque de sensibilisation de ceux qui sont à la meilleure place pour dépister des modifications des habitudes alimentaires », souligne Corinne Blanchet. Pourtant, certains signes doivent alerter : un arrêt de croissance, une puberté qui ne se déclenche pas, ou des comportements évitants autour de la nourriture. Autant d’indices qui, s’ils sont ignorés, peuvent laisser s’installer des troubles durables.
La semaine nationale de sensibilisation aux TCA, qui s’est déroulée début juin, visait justement à combler ce retard. Mais pour la spécialiste, l’effort doit être constant : « Il faut repérer les populations vulnérables et être attentifs, notamment chez les plus jeunes ». Les TCA touchent en effet une frange particulièrement large de la population, avec des prévalences estimées entre 15 % et 17 % de la population totale, selon les études épidémiologiques. Un chiffre qui illustre l’ampleur du phénomène, bien au-delà des cas médiatisés.
Une prise en charge qui exige une approche globale
Quand un TCA est diagnostiqué, la prise en charge doit être multidisciplinaire et inclure l’entourage. « On ne peut pas imaginer soigner un sujet qui souffre de TCA sans prendre en charge son entourage », insiste Corinne Blanchet. Les équipes médicales associent psychiatres, somaticiens formés aux TCA, diététiciens et nutritionnistes. La famille, quant à elle, est souvent intégrée comme un acteur clé du processus thérapeutique, presque comme un « coach thérapeute ». Cette approche globale vise à traiter les causes profondes du trouble, qu’elles soient psychologiques, biologiques ou liées à l’environnement.
Les avancées thérapeutiques récentes s’orientent vers des méthodes innovantes, intégrant des approches neurologiques, biologiques ou hormonales. La recherche se concentre également sur l’amélioration des dispositifs de soin et des parcours de prise en charge, afin de réduire les délais entre les premiers symptômes et le début du traitement. Car chaque jour compte : plus un TCA est pris en charge tôt, meilleures sont les chances de guérison.
Les TCA, un enjeu de santé publique encore sous-estimé
Malgré leur prévalence, les TCA restent un sujet mal connu du grand public et des pouvoirs publics. Pourtant, leur impact sur la qualité de vie des personnes touchées et de leur entourage est considérable. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près d’un million de Français concernés, des milliers de vies bouleversées chaque année, et des coûts sociaux et sanitaires qui pèsent sur le système de santé. « Les conséquences sont bien plus larges qu’on ne le pense », rappelle Corinne Blanchet. Elles s’étendent des complications médicales aux difficultés relationnelles, en passant par l’isolement et la stigmatisation.
Face à ce constat, les associations et les professionnels appellent à une mobilisation accrue. La semaine nationale de sensibilisation n’est qu’une première étape. Il reste à espérer que ces efforts porteront leurs fruits, et que les TCA, longtemps relégués au rang de « problème de mode » ou de « caprice de jeune fille », seront enfin reconnus pour ce qu’ils sont : de vrais enjeux de santé publique, exigeant une réponse urgente et structurée.
Plusieurs indices peuvent mettre la puce à l’oreille : une perte de poids rapide ou inexpliquée, des comportements d’évitement autour des repas, des commentaires excessifs sur le poids ou l’apparence, des rituels alimentaires étranges (comme couper la nourriture en petits morceaux ou manger très lentement), ou encore une hyperactivité physique associée à une fatigue persistante. Chez les enfants, un arrêt de croissance ou un retard pubertaire doivent également inquiéter.