Le président polonais Karol Nawrocki a annoncé, ce 30 mai 2026, qu’il allait proposer au chapitre de l’ordre de l’Aigle blanc le retrait de cette distinction à son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Cette décision intervient après la publication, le 28 mai, d’un décret ukrainien attribuant à une unité militaire le titre de « Héros de l’UPA », selon Euronews FR.
Ce qu'il faut retenir
- Le décret ukrainien du 27 juin 2025 avait déjà attribué le titre « Héros de l’UPA » à une unité des forces spéciales ukrainiennes, provoquant une vive réaction polonaise.
- L’UPA, armée de guérilla ukrainienne des années 1940, est associée par la Pologne aux massacres de masse de Polonais en Volhynie (40 000 à 100 000 morts selon les estimations).
- La Pologne envisage de retirer à Zelensky l’ordre de l’Aigle blanc, décerné en 2023, pour protester contre cette décision historique.
- Les dirigeants polonais, dont le Premier ministre Donald Tusk et l’ancien président Lech Wałęsa, ont vivement critiqué cette mesure, y voyant une provocation inutile.
- Du côté ukrainien, on défend ce décret comme un hommage à la résistance contre les occupants allemand et soviétique, malgré les crimes commis par l’UPA.
Un décret ukrainien qui ravive les tensions historiques
Le 27 juin 2025, Volodymyr Zelensky a signé un décret attribuant le titre « Héros de l’UPA » au Centre indépendant des opérations spéciales « Nord » des forces armées ukrainiennes. Dans sa déclaration, le président ukrainien a justifié cette décision par la volonté de « rétablir les traditions historiques de l’armée nationale » et de saluer l’engagement des militaires dans la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Euronews FR précise que cette unité, basée à Rivne, dans l’ouest du pays, joue un rôle clé dans la guerre contre l’invasion russe.
L’UPA, ou Armée insurrectionnelle ukrainienne, fut une formation armée active entre 1942 et 1949, liée à l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B) de Stepan Bandera. Engagée dans la lutte contre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, cette organisation est également associée, par une partie des historiens et des responsables politiques polonais, aux massacres de Polonais en Volhynie et en Galicie orientale entre 1943 et 1945. Les estimations polonaises évoquent entre 40 000 et 100 000 victimes, ainsi que des milliers de Juifs tués dans la région. Le point culminant de ces exactions, baptisé « dimanche sanglant », eut lieu le 11 juillet 1943, lorsque des centaines de villages polonais furent attaqués.
Varsovie dénonce une provocation historique et diplomatique
La décision ukrainienne a immédiatement suscité une réaction en Pologne. Le président Karol Nawrocki a déclaré avoir accueilli « avec une grande tristesse » cette mesure, la qualifiant de contre-productive pour les relations bilatérales. « Ce n’est pas ainsi qu’on construit des relations entre les nations », a-t-il affirmé, ajoutant que la glorification de l’UPA offrait à la propagande russe « beaucoup d’oxygène pour la désinformation ». Pour marquer son mécontentement, Nawrocki a annoncé vouloir soumettre au chapitre de l’ordre de l’Aigle blanc, lors de sa prochaine réunion prévue le 8 juin 2026, une proposition de retrait de cette distinction à Volodymyr Zelensky.
L’ordre de l’Aigle blanc, plus haute décoration polonaise, avait été attribué à Zelensky le 5 avril 2023 par l’ancien président Andrzej Duda. À l’époque, cette distinction récompensait « ses mérites dans l’approfondissement des relations entre la Pologne et l’Ukraine, ses efforts en faveur de la sécurité et son engagement inébranlable dans la défense des droits de l’homme ». Duda avait alors salué « l’attitude de Zelensky, qui sauve aujourd’hui l’Europe du déferlement de l’impérialisme russe ». Le président ukrainien avait accepté cette distinction au nom de l’ensemble du peuple et de l’armée ukrainiens.
Les responsables polonais unis dans la condamnation
Le Premier ministre polonais Donald Tusk a réagi à la crise lors d’une intervention à la Diète. « Notre tâche, à tous les gens sensés des deux côtés de la frontière, est de calmer les esprits, car nous n’avons qu’un seul ennemi », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que la décision de Zelensky « heurte notre sensibilité historique ». Sur les réseaux sociaux, il a lancé un avertissement plus direct : « Si nous nous disputons au sujet du passé, quelqu’un d’autre gagnera l’avenir. Le président de l’Ukraine doit enfin le comprendre. Les Polonais aussi. Avant qu’il ne soit trop tard ! ».
Le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, s’est exprimé lors d’une réunion du Conseil des États de la mer Baltique à Sopot. Il a exprimé sa « déception » face au manque de considération pour la sensibilité historique de la Pologne, reprenant les termes de Tusk : « Si nous nous disputons au sujet du passé, alors quelqu’un d’autre nous imposera l’avenir. Seul Poutine profiterait d’une querelle polono-ukrainienne sur l’histoire ». Le ministère polonais des Affaires étrangères a, quant à lui, qualifié la décision ukrainienne de « sans équivoque négative » et a adressé une protestation diplomatique à Kiev. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Marcin Bosacki, a convoqué l’ambassadeur d’Ukraine en Pologne, Vasyl Bodnar, pour exprimer le mécontentement de Varsovie.
L’ancien président Lech Wałęsa, lauréat du prix Nobel de la paix, a adopté un ton encore plus radical. « En honorant les bandits de l’UPA, le président de l’Ukraine m’a insulté, moi et tous nos compatriotes assassinés », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux. Il a annoncé publiquement retirer le drapeau ukrainien qu’il portait sur sa poitrine et a déclaré : « Je refuse tout soutien au président Zelensky ».
Kiev défend sa décision : l’UPA, symbole de résistance nationale
Du côté ukrainien, la réaction officielle est venue en premier lieu d’Andriy Sadovy, maire de Lviv. « Chaque ville a ses héros. Il y a eu des périodes difficiles entre Polonais et Ukrainiens, mais aujourd’hui nous sommes du même côté. Nous nous battons contre la Russie, qui attaque la démocratie, pas seulement en Ukraine », a-t-il expliqué sur la chaîne Polsat News. Il a ajouté que l’histoire des conflits du passé était souvent « déformée », évoquant même des cas où « l’armée soviétique revêtait des uniformes de l’UPA » pour semer la confusion. Pour Sadovy, la glorification de l’UPA s’inscrit dans le cadre plus large de la lutte pour l’indépendance ukrainienne contre les occupants allemand et soviétique.
Heorhii Tykhyi, porte-parole du ministère ukrainien des Affaires étrangères, a déploré que cette polémique survienne « à l’encontre de la tendance générale à la résolution des problèmes dans les relations ukraino-polonaises, observée depuis un an et demi ». Il a rappelé les efforts déployés par les deux pays pour « résoudre les questions complexes du passé historique, instaurer le dialogue et favoriser la compréhension », notamment à travers la reprise des recherches et des exhumations des victimes du massacre de Volhynie ou la levée, en novembre 2024, de l’interdiction d’exhumer les corps. « Le débat sur le passé doit être professionnel et s’appuyer sur des sources fiables. Notre histoire confirme que seule Moscou tire profit des conflits entre Ukrainiens et Polonais », a-t-il souligné.
Une querelle historique qui dépasse le cadre bilatéral
Les différends historiques entre la Pologne et l’Ukraine, bien que récurrents, n’ont pas empêché les deux pays de coopérer étroitement face à l’agression russe. Pourtant, cette décision de Zelensky risque de fragiliser cette alliance, alors que la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année. Les tensions autour de la mémoire historique, bien que compréhensibles, pourraient être exploitées par Moscou pour diviser les soutiens de Kiev. Comme l’a rappelé Sikorski, « seul Poutine profiterait d’une querelle polono-ukrainienne sur l’histoire ».
Pour l’heure, les deux parties semblent déterminées à maintenir leur ligne. Du côté polonais, le retrait de l’ordre de l’Aigle blanc serait un geste symbolique fort, reflétant le rejet de toute glorification de l’UPA. En Ukraine, le décret sur les « Héros de l’UPA » s’inscrit dans une politique mémorielle visant à renforcer l’identité nationale face à l’invasion russe. Autant dire que la querelle, bien que centrée sur le passé, pourrait avoir des répercussions sur le présent.
Cette polémique rappelle que les blessures du passé, même anciennes, peuvent resurgir et compliquer les alliances du présent. Reste à savoir si les deux nations parviendront à concilier leur mémoire avec les impératifs de la guerre et de la diplomatie.
La Pologne considère que l’UPA, une armée de guérilla ukrainienne des années 1940, est responsable de massacres de masse contre la population polonaise en Volhynie et en Galicie orientale entre 1943 et 1945. Ces exactions, qualifiées de « génocide » par Varsovie, auraient fait entre 40 000 et 100 000 morts, selon les estimations de l’Institut de la mémoire nationale polonais. Pour la Pologne, glorifier cette organisation revient à honorer ses bourreaux.
L’ordre de l’Aigle blanc est la plus haute distinction polonaise, décernée en 2023 à Zelensky pour son rôle dans le renforcement des relations polono-ukrainiennes et sa lutte contre l’invasion russe. Son retrait serait un geste symbolique fort de la part de la Pologne, exprimant un rejet catégorique de la politique mémorielle ukrainienne. Cette décision pourrait également affaiblir la cohésion entre les deux pays, alors qu’ils sont alliés face à la Russie.