Alors que les systèmes de santé en Europe et en France font face à des tensions croissantes entre besoins médicaux et ressources disponibles, l’ancien député socialiste Alain Claeys plaide pour une réorientation radicale de la bioéthique vers la prévention. Dans un entretien accordé au Monde, il défend l’idée que la prévention doit devenir le pilier d’une « nouvelle rationalité bioéthique », évitant ainsi que la pénurie de moyens ne dicte seule les priorités sanitaires.

Ce qu'il faut retenir

  • L’ancien député Alain Claeys, co-auteur de la loi Claeys-Leonetti, réaffirme son engagement pour une approche préventive en santé publique.
  • Il met en garde contre le risque que la rareté des ressources ne devienne le seul régulateur des politiques médicales.
  • La prévention est présentée comme un levier essentiel pour une « rationalité bioéthique » plus équilibrée.
  • Les débats sur la bioéthique en France pourraient s’orienter vers une réévaluation des priorités, notamment face aux défis démographiques et financiers.

Une loi emblématique et ses limites

Ancien député de la Vienne et figure historique de la gauche française, Alain Claeys reste connu pour avoir co-écrit, aux côtés du député UDI Jean Leonetti, la loi de 2016 relative à la fin de vie. Ce texte, souvent cité comme une avancée majeure, encadre désormais les droits des patients en matière de soins palliatifs et d’accès à la sédation profonde. Pourtant, selon lui, cette loi ne suffit pas à répondre aux défis structurels des systèmes de santé, d’apres Le Monde.

« La loi Claeys-Leonetti a marqué un tournant, mais elle ne traite qu’une partie du problème », souligne-t-il. Pour Claeys, la question de l’équité d’accès aux soins et de la soutenabilité des systèmes ne peut plus être résolue par des mesures ponctuelles. Elle exige une réflexion de fond sur la manière de concilier innovation médicale, éthique et contraintes économiques.

La prévention, un impératif éthique et économique

Au cœur de sa proposition figure la prévention, qu’il qualifie de « cœur d’une nouvelle rationalité bioéthique ». Selon lui, investir dans la prévention primaire et secondaire permettrait non seulement d’améliorer la santé publique, mais aussi de réduire les coûts liés aux traitements curatifs. « On ne peut plus se contenter de gérer les crises. Il faut anticiper », martèle-t-il dans l’entretien.

Cette approche s’inscrit dans un contexte où les dépenses de santé en France atteignent des niveaux records — près de 12 % du PIB en 2025, selon les dernières projections de la DREES. Face à des budgets publics de plus en plus serrés et à une population vieillissante, Claeys insiste sur la nécessité de repenser les priorités. « La pénurie de moyens ne doit pas devenir le seul critère de décision. Cela reviendrait à abandonner toute ambition collective », déclare-t-il.

Bioéthique et choix sociétaux

Pour Claeys, la bioéthique ne peut plus être cantonnée à des questions techniques ou juridiques. Elle doit embrasser des enjeux plus larges, comme l’organisation des soins, la formation des professionnels ou encore l’accès aux innovations thérapeutiques. « La bioéthique, c’est aussi une question de justice sociale », rappelle-t-il. Il cite en exemple les inégalités territoriales d’accès aux soins, exacerbées par la désertification médicale dans certaines régions.

Son plaidoyer s’inscrit dans un débat plus large sur l’avenir du système de santé français, alors que le gouvernement prépare une nouvelle stratégie nationale de santé. Les associations de patients, les professionnels médicaux et les pouvoirs publics sont appelés à se saisir de ces questions dans les mois à venir. « Le moment est venu de passer des déclarations aux actes », insiste-t-il.

Et maintenant ?

La réflexion entamée par Alain Claeys pourrait trouver un écho concret lors des prochaines discussions parlementaires sur la bioéthique, prévues pour 2027. Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), dont il est membre, devrait rendre un avis sur ces sujets d’ici la fin de l’année. Par ailleurs, les régions françaises, qui disposent de compétences accrues en matière de santé, pourraient intégrer davantage de mesures préventives dans leurs schémas régionaux. Reste à voir si ces initiatives suffiront à inverser la tendance actuelle, où les urgences sanitaires continuent de capter l’essentiel des budgets.

En élargissant la perspective, la proposition de Claeys soulève une question plus globale : dans une société où les ressources sont limitées, comment concilier innovation médicale, équité et durabilité ? Une question qui dépasse le cadre français et interroge les modèles de santé à l’échelle européenne.

La loi Claeys-Leonetti, adoptée en 2016, encadre les droits des patients en fin de vie en France. Elle reconnaît notamment le droit à la sédation profonde et continuée jusqu’au décès, tout en renforçant l’accès aux soins palliatifs. Ce texte est souvent cité comme une avancée majeure dans la prise en compte de la dignité humaine en fin de vie.